Les massacres de septembre, Appendice I

LE NOUVEAU PARIS

par Louis Sébastien Mercier

Ce qui suit est LE NOUVEAU PARIS, Tome Premier, Chapitre XVIII, de Louis Sébastien Mercier. Cette version était publiée à Brunswick, Chez les Principaux Libraires, en 1800. On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.

Les générations futures se refuseront à croire que ces forfaits exécrables ont pu avoir lieu chez un peuple civilisé, en présence du corps législatif, sous les yeux et par la volonté des dépositaires des loix, dans une ville peuplée de huit cent mille habitans, restés immobiles et frappés de stupeur à l’aspect d’une poignée de scélérats soudoyés pour commettre des crimes.

Le nombre des assassins n’excédoit pas trois cents; encore faut-il y comprendre les quidams qui, dans l’intérieur du guichet, s’étoient constitués les juges des détenus.

Les promoteurs de l’anarchie, les agitateurs du peuple, en un mot les partisans du crime, ne cessent de nous dire qu’une grande conspiration devoit éclater à Paris dans les premiers jours de septembre. Personne, hélas! ne leur conteste cette vérité, que l’événement a justifiée d’une manière aussi atroce que cruelle; mais pour connoître les conspirateurs, et de quelle nature étoit leur conspiration, il faut remonter à la source.

En établissant une chaîne de faits, il ne faudra point une pénétration surnaturelle pour se convaincre que ces massacres sont l’ouvrage de cette faction dévorante, qui est parvenue à la domination par le vol et l’assassinat.

Quelle que soit l’horreur que m’inspirent ces journées de sang et d’opprobre, je les rappellerai sans cesse aux Parisiens, jusqu’à ce qu’ils aient eu le courage d’en demander vengeance.

La situation de la ville paroissant exiger une surveillance plus active et plus étendue, le conseil général de la commune créa un comité de douze commissaires.

Les partisans des massacres ne diront pas sans doute que les diamans et les bijoux, &c. des personnes arrêtées étoient suspects. Cependant on s’emparoit avec soin des personnes et des choses. Ce seul fait suffit, ce me semble, pour donner la clef des massacres. Quand on demande aux anarchistes pourquoi le comité de surveillance faisoit enlever les propriétés avec les personnes, ils ne savent que répondre.

Les dépôts faits au comité de surveillance provenoient d’effets enlevés aux Tuileries et chez les personnes arrêtées, telles que Laporte et Septeuil, ainsi que beaucoup d’autres qui avoient abandonné leurs maisons et leurs richesses, à l’époque des visites domiciliaires qui ont précédé les massacres.

Les magasins des dépôts étoient les salles même des bureaux du comité de surveillance; c’etoit notoirement dans ce bureau où étoient déposés les malles, boîtes, cartons, &c. &c. Il y avoit en outre dans cette salle une ou deux grandes armoires qui étoient remplies d’objets précieux. Seulement on avoit placé dans une chambre haute quelques objets peu dignes de l’attention des hommes de proie, tels que pistolets, sabres, fusils, cannes à sabres, &c.

Ce fut dans cette caverne que furent préparés les massacres de septembre; ce fut dans cet abominable repaire que fut prononcé l’arrêt de mort de huit mille français, détenus la plupart sans aucun motif légitime, sans dénonciation, sans aucune trace de délit, uniquement par la volonté et l’arbitraire des voleurs du comité de surveillance.

Quelques jours avant les massacres, des membres du comité, effrayés de cette violation des principes, touchés du spectacle affreux d’une multitude de citoyens enfermés à la mairie, qui réclamoient contre leur arrestation, et demandoient à grands cris qu’on leur en fît connoître les motifs, ces commissaires, dis-je, voulurent consacrer le jour et la nuit à les interroger, pour remettre en liberté ceux qui étoient détenus sans grief, et envoyer en prison ceux qui étoient dans le cas d’être traduits devant les tribunaux.

Le 2 septembre, on apprend que la ville de Verdun est prise par les Prussiens, qui, ajoutent les colporteurs de cette nouvelle, s’y sont introduits par la trahison des Verdunois, après une résistance simulée de leur part; aussitôt on tire le canon d’alarme, la générale bat et le tocsin sonne. Des municipaux à cheval courent sur les places publiques, confirment cette nouvelle, font des proclamations, pour exciter les citoyens à marcher contre l’ennemi.

Au premier coup du tocsin, chacun se demandoit, avec raison, pourquoi au moindre danger on se complaisoit à jeter ainsi l’alarme dans Paris, et à frapper de terreur tous ses habitans; loin d’entretenir dans leur âme cette mâle énergie, qui convient à des guerriers et assure le gain des batailles, n’étoit-ce pas en effet un moyen puissant d’énerver leur courage? Mais ceux qui ne connoissoient pas le secret des conjurés, furent bientôt instruits par leur propre expérience. O jour de deuil et d’opprobre! C’étoit à ce signal que devoient se réunir les assassins qui se portèrent aux prisons; c’étoit le prélude du plus affreux carnage.

Les brigands, distribués par bandes, se portent aux prisons; aux unes ils fracturent les portes, aux autres ils se font livrer les geoliers et s’emparent des victimes, que le comité de surveillance y avoit amoncelées pendant quinze jours.

Ces assassins armés de sabres et d’instrumens meurtriers, les bras retroussés jusqu’aux coudes, ayant à la main des listes de proscription dressées quelques jours auparavant, appeloient nominativement chaque prisonnier.

Des membres du conseil général, revêtus de l’écharpe tricolore, et d’autres particuliers, s’établissoient au guichet dans l’intérieur de la prison; là étoit une table couverte de bouteilles et de verres; autour étoient groupés les prétendus juges et quelques-uns des exécuteurs de leurs sentences de mort. Au milieu de la table étoit déposé le registre d’écrou.

Les assassins alloient d’une chambre à l’autre, appeloient chaque prisonnier à tour de rôle, puis le conduisoient devant le tribunal de sang, qui lui faisoit ordinairement cette question: qui êtes-vous? Aussi-tôt après que le prisonnier avoit décliné son nom, les cannibales en écharpe inspectoient le registre, et après quelques interpellations aussi vagues qu’insignifiantes, ils le remettoient entre les mains des satellites de leurs cruautés, qui le conduisoient à la porte de la prison, où étoient d’autres assassins qui le massacroient avec une férocité dont on chercheroit en vain des exemples chez les peuples les plus barbares.

A la prison de l’Abbaye il étoient convenus entr’eux, que toutes les fois que l’on conduiroit un prisonnier hors du guichet en prononçant ce mot: à la Force, ce seroit l’équivalent d’une sentence de mort. Ceux qui remplissoient à la Force le même emploi, c’est-à-dire, le métier de bourreaux, étoient convenus de même qu’en prononçant le mot: à l’Abbaye, cela voudroit dire qu’il falloit donner la mort au prisonnier qui étoit condamné. Ceux qui étoient absous par le sanglant tribunal, étoient mis en liberté et conduits à quelque distance de la prison, au milieu des cris de vive la nation!

L’assemblée législative députa plusieurs de ses membres, qu’elle chargea de rappeler à la loi les brigands qui s’en écartoient d’une manière aussi atroce: mais que pouvoit le langage de la raison et de la morale sur des assassins altérés de sang, et la plupart plongés dans la plus crapuleuse ivresse? Cette mesure étoit insuffisante; toute harangue devenoit vaine, attendu que, pour dompter des tigres, il falloit de la force armée, il falloit que l’assemblée sortît toute entière, et qu’elle vînt former autour de chaque prison un rempart inexpugnable. Ils repoussèrent par des menaces tous les avis et les conseils de paix qui leur étoient portés. L’abbé Fauchet, évêque du Calvados, membre de la députation, fut menacé, injurié, et peu s’en est fallu que de la menace on n’en vînt aux coups; il vit l’instant où les assassins alloient le comprendre au nombre de leurs victimes. Il se retira, et vint rendre compte à l’assemblée, qui étoit elle-même dans la stupeur et l’avilissement, menacée d’une dissolution totale par l’infâme Robespierre, qui exerçoit une tyrannie sans bornes dans Paris.

Voyez l’accusation du député Louvet contre Robespierre, publiée dans les premiers temps de la convention; la conduite que ce faux patriote a tenue à l’égard de l’assemblée législative, y est montrée au grand jour. On voit un conspirateur audacieux, qui vouloit asseoir la dictature sur les débris de représentation nationale; cependant Robespierre ne cessoit de parler de ses vertus civiques, de son désintéressement; ce misérable quitta la place d’accusateur public au tribunal criminel de Paris, pour vivre, disoit-il, dans la retraite; il avoit imprimé qu’il n’étoit point intrigant, qu’il ne vouloit aucune place, qu’il n’en accepteroit aucune, et tout-à-coup il fut se nicher dans le conseil général de la commune et de-là au capitole.

Les prêtres, renfermés dans l’église des Carmes, furent tous massacrés à l’exception d’un seul; on les faisoit sortir les uns après les autres, et souvent deux ensemble; d’abord les assassins les tuèrent à coups de fusils; mais sur l’observation d’une multitude de femmes, qui étoient là présentes, que cette manière étoit trop bruyante, on se servit de sabres et de baïonnettes. Ces malheureuses victimes se prosternoient au milieu de la cour, et se recueilloient un instant, abandonnées de la nature entière, sans appui, sans autre consolation que le témoignage de leur conscience; ils élevoient les yeux et les mains vers le ciel, et sembloient conjurer l’Etre suprême de pardonner à leurs assassins.

Vous, partisans de ces massacres, conjurés féroces, qui n’avez cessé de tromper la multitude crédule, direz-vous qu’il étoit impossible d’arrêter les bras des assassins? Direz-vous qu’il n’étoit point en votre puissance de les réprimer? Vous avez dit au département, par l’organe imposteur de vos commissaires, que vous n’aviez pu arrêter la colère du peuple. Malheureux ! vous prostituez le nom du peuple; vous ne l’invoquez que pour le déshonorer et couvrir vos turpitudes et vos crimes! étoit-ce donc le peuple qui commettoit ces forfaits exécrables? Non, il gémissoit en silence; c’est vous, administrateurs féroces, qui, d’intelligence avec le conseil général de la commune et le ministre Danton, avec tout fait préparer, tout fait exécuter. C’est vous qui avez fait commettre tous ces crimes par un petit nombre d’affidés, afin de vous enrichir des dépouilles sanglantes de vos nombreuses victimes; c’est vous qui avez fait de Paris le coupe-gorge du riche et préparé la misère du peuple, en brisant tous le liens sociaux, en tarissant tous les canaux de la circulation, en détruisant la confiance publique si nécessaire, si indispensable à la prospérité commune et au bonheur de tous.

S’il n’étoit pas prouvé qu’à vous seuls appartient l’opprobre des premiers jours de septembre, je vous rappellerois deux faits que vous ne pouvez nier. Je vous rappellerois ce paiement de 850 liv. fait par ordre du conseil général au marchand de vin qui fournissoit vos assassins à la Force, pendant leur horrible exécution; je vous rappellerois le comité de surveillance, louant, la veille du massacre, les voitures qu’il destinoit et qui ont servi à conduire à la carrière de Charenton les cadavres de septembre.

Si la garde nationale eût été requise, si on l’eût commandée au nom de la loi, que des chefs perfides et sanguinaires s’appliquoient à paralyser, combien elle eût été forte et courageuse! elle se seroit levée toute entière: mais, cette garde nationale, dont la masse est restée pure au milieu de tous les genres de corruption et de brigandage, n’a-t-elle pas craint qu’on ne l’accusât d’avoir agi sans réquisition? n’a-t-elle pas craint, qu’en voulant punir le crime, on ne l’accusât elle-même de s’être rendue criminelle? Retenue par ces motifs, elle est restée immobile.

J’ai vu la place du théâtre français couverte de soldats que le tocsin avoit rassemblés; je les ai vus prêts à marcher, et tout-à-coup se disperser, parce qu’on étoit venu traîtreusement leur annoncer que ce n’étoit qu’une fausse alerte; que ce n’étoit rien. Ce n’étoit rien, grands dieux! Déjà la cour des Carmes et celle de l’Abbaye étoient inondées de sang, et se remplissoient de cadavres; ce n’étoit rien!

J’ai vu trois cents hommes armés, faisant l’exercice dans le jardin du Luxembourg, à deux cents pas des prêtres que l’on massacroit dans la cour des Carmes: direz-vous qu’ils seroient restés immobiles, si on leur eût donné l’ordre de marcher contre les assassins?

Aux portes de l’Abbaye et des autres prisons etoient des épouses éplorées redemandant à grands cris leurs époux, qu’une fin tragique venoit de séparer d’elles; d’autres avoient la douleur de les voir massacrer à leurs pieds.

Le même carnage, les mêmes atrocités se répétoient en même temps dans les prisons et dans tous les endroits où gémissoient les victimes du pouvoir arbitraire: par-tout on exerçoit des cruautés, toujours accompagnées de particularités plus ou moins douloureusement remarquables.

Au séminaire de Saint-Firmin, les prêtres que l’on y retenoit en chartre privée, attendoient paisiblement, comme les autres prêtres détenus aux Carmes, que la municipalité de Paris leur indiquât le jour de leur départ, et leur délivrât des passe-ports pour sortir de France, selon les termes d’un décret tout récent, qui leur faisoit cette injonction, en leur accordant trois livres par jour pendant leur voyage. Il est incontestable, qu’il n’a tenu qu’aux autorités du jour que ce décret eût son exécution avant les massacres; mais les prêtres détenus étoient désignés et réservés pour ce jour. Ils furent mutilés et déchirés par lambeaux. A Saint-Firmin ils trouvèrent plaisant d’en précipiter quelques-uns du dernier étage sur le pavé.

A l’hôpital général de la Salpêtrière, ces monstres ont égorgé treize femmes, après en avoir violé plusieurs.

A Bicêtre, le concierge voyant arriver ce ramas d’assassins, voulut se mettre en devoir de les bien recevoir: il avoit braqué deux pièces de canon, et dans l’instant où il alloit y mettre le feu, il reçut un coup mortel; les assassins vainqueurs ne laissèrent la vie à aucun des prisonniers.

A la prison du Châtelet, même carnage, même férocité; rien n’échappoit à la rage de ces cannibales; tout ce qui étoit prisonnier leur parut digne du même traitement.

A la Force, ils y restèrent pendant cinq jours. Madame la ci-devant princesse de Lamballe y étoit détenue: son sincère attachement à l’épouse de Louis XVI étoit tout son crime aux yeux de la multitude. Au milieu de nos agitations elle n’avoit joué aucun rôle; rien ne pouvoit la rendre suspecte aux yeux du peuple, dont elle n’étoit connue que par des actes multipliés de bienfaisance. Les écrivains les plus féroces, les déclamateurs les plus fougueux ne l’avoient jamais signalée dans leurs feuilles.

Le trois septembre, on l’appelle au greffe de la Force; elle comparoît devant le sanglant tribunal composé de quelques particuliers. A l’aspect effrayant des bourreaux couvert de sang, il falloit un courage surnaturel pour ne pas succomber.

Plusieurs voix s’élèvent du milieu des spectateurs, et demandent grace pour madame de Lamballe. Un instant indécis, les assassins s’arrêtent; mais, bientôt après elle est frappée de plusieurs coups, elle tombe baignée dans son sang et expire.

Aussi-tôt on lui coupe la tête et les mamelles, son corps est ouvert, on lui arrache le cœur, sa tête est ensuite portée au bout d’une pique, et promenée dans Paris; à quelque distance on traînoit son corps.

Les tigres qui venoient de la déchirer ainsi, se sont donné le plaisir barbare d’aller au Temple, montrer sa tête et son cœur à Louis XVI et à sa famille.

Tout ce que la férocité peut produire de plus horrible et de plus froidement cruel, fut exercé sur madame de Lamballe.

Il est un fait que la pudeur laisse à peine d’expressions pour le décrire; mais je dois dire la vérité toute entière, et ne me permettre aucune omission. Lorsque madame de Lamballe fut mutilée de cent manières différentes, lorsque les assassins se furent partagé les morceaux sanglans de son corps, l’un de ces monstres lui coupa la partie virginale et s’en fit des moustaches, en présence des spectateurs saisis d’horreur et d’épouvante.

Je n’ai plus la force d’écrire. Ce que je puis attester, c’est que les âmes sensibles de la convention firent, pendant près de trois mois, les plus grands efforts pour la recherche et la poursuite de ces abominables assassins, et que cette motion fut constamment rejetée par les montagnards; et c’est pour échapper aux loix vengeresses, que dans la crainte des plus justes châtimens ils sont entrés dans la conspiration du 31 mai, s’imaginant qu’il suffiroit de tuer les humains, pour effacer la trace de leurs crimes.

Quand on songe que c’est sous cette constellation sanglante que commencèrent les travaux de la convention nationale, on doit honorer le courage de ceux qui acceptèrent ce fardeau. La très-grande majorité ne vouloit marcher que dans le sentiers de la justice et de la vertu. La révolution étoit décidée, le trône étoit abattu, une petite minorité dure, arrogante, inepte et féroce voulut révolutionner encore; et le dieu Marat fut mis en avant, et l’apôtre Robespierre, avec ses mains sèches et arides et des mouvemens convulsifs, se cramponna à la tribune, parla de ses vertus, et les partisans d’une démagogie forcenée prirent insolemment le titre de républicains, et firent passer les vrais républicains, les fondateurs de la république, les écrivains purs et généreux pour des fédéralistes; mot qu’ils inventèrent. A la seule vue de ces hommes nouveaux qui ôtoient à la révolution son caractère sacré, je publiai une lettre prophétique où j’annonçois tout à-la-fois leur horrible triomphe et leur chute éclatante. L’homme exagéré, l’insensé, le sophiste barbare firent taire le philosophe et l’homme d’état; et il faut avouer que le cabinet britannique sut bien choisir ses personnages.

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