Les massacres de septembre, Appendice III

SOUVENIRS D’UN VIEILLARD,
ou les Faits restés ignorés: journées des 10 août 3, 4, 5, 9 et 12 septembre 1792

par Nicolas Jovin

Ce témoignage des massacres de septembre a été publié à Bruxelles en 1843 par J. B. de Wallens. Etant presque impossible de trouver une copie d’époque, ce qui suit vient de l’ouvrage de G. Lenôtre, Les Massacres de Septembre, publié à Paris en 1907 par la Librairie Académique Perrin. On ne reproduit ici que ce qui à trait aux massacres de septembre.

DE L’INTERROGATOIRE ET DE LA LIBERATION DE M. LE COMTE DE CHAMILLY

Informé par les marchands bouchers forains et autres approvisionneurs qui se rendirent aux Halles le 3 septembre 1792, qu’à la prison de La Force on égorgeait les détenus, et que la majeur partie des égorgeurs se composait de bouchers qui me furent nommément cités, je conçus aussitôt toute l’ascendance que je pouvais avoir pour amener à la tranquillité des hommes égarés qui me connaissaient tous; ayant, dans leurs propres intérêts, récemment et officieusement fait d’étonnantes choses, notamment à l’occasion de leur envoi sur le marché de la cour des Miracles, quand la police, pour les contraindre de s’y rendre, voulut employer la force en se présentant aux Halles, avec deux cents hommes du centre, des artilleurs et deux pièces d’artillerie.

Animé des mêmes sentiments qui pendant le pillage et le carnage m’avaient fait le 10 août, lors écoulé, connaître et trouver le bonheur au milieu du péril, je me persuadai que je ne serais pas moins heureux, que je l’avais été en mon essai au château des Tuileries; qu’en ressemblante circonstance d’assassinats et de carnage, je devais y avoir été aguerri et ne pas balancer, ni craindre de me porter à la prison de La Force, lorsqu’il s’agissait d’y être secourable: ainsi pensant, toutes observations furent inutiles, je sortis à l’insu de mes bons parents et je m’y rendis, mais avant d’y arriver je fus humainement frappé de répugnance; la rue des Balais ne m’ayant offert en perspective qu’un lac de sang et des égorgeurs qui, rangés sur deux files, exécutaient l’horrible massacre conçu par la Commune de Paris.

Deux de ses membres, sous l’imposant décorum de l’écharpe communale, étaient installés au greffe de cette prison pour enhardir de leur présence les assassins par elle salariés, aussi les animer et les seconder dans l’exécution de ce crime, en prononçant la mort, en leur livrant les victimes.

Ayant alors remarqué que leurs vils satellites regorgeaient de vin, et que pour affronter et morguer la masse muette et gémissante, ils se faisaient bravade d’en boire tour à tour, à même les brocs de douze pintes, et se servaient de leurs coutelas rougis et fumant le sang des victimes pour se partager le pain qu’ils affectaient de dévorer avec rage; j’en conclus alors qu’il me fallait absolument renoncer au projet que j’avais formé de les amener à l’esprit de tolérance, ce qui pendant quelques instants me déconcerta.

Mais du milieu de la foule je gémissais de cette cruelle attente, dans laquelle je pensais être et devaient se trouver les détenus, qui, de l’intérieur de la prison, ne pouvaient manquer d’entendre le déplorable cri des victimes qui, à la porte même, se voyaient sans rémission frappées et percées du fer de ces meurtriers, puis traînées jusqu’à la rue Saint-Antoine, et par ces furieux mises en monceaux et foulées aux pieds, à demi mortes ou palpitantes encore.

L’humaine retenue me dispense de l’affligeant tableau que je pourrais faire de ce qui se passa sous mes yeux jusqu’au moment où j’entendis tout à coup les égorgeurs s’écrier: «C’est la tête du valet de chambre du roi qu’à présent il nous faut» et comme si le signal ou l’ordre venait d’en être donné, ils réitérèrent ce cri avec acharnement.

Alors inspiré et résolu de pénétrer en la prison, je parvins à entrer dans la première pièce du greffe où se trouvait établi le prétoire; les premiers détenus que je vis paraître devant les officiers municipaux qui y siégeaient comme chefs, dans l’exécution de ce massacre, furent envoyés à l’Abbaye; ces deux mots étaient à la fois le signal et l’irrévocable arrêt de mort.

J’en vis ensuite paraître un, qui au milieu de plusieurs archers, était par eux rigoureusement mené et tenu au collet, par le bout des manches et les pans de son habit; ceux qui le présentèrent ainsi annoncèrent aux officiers municipaux que c’était le valet de chambre du roi, et que, de la volonté du peuple, ils en demandaient la tête. «Ecce homo!» leur répondit un de ces barbares revêtu de l’imposante écharpe, puis craignant que ses satellites ne l’aient pas bien compris, il ajouta en détendant le bras droit et leur marquant de l’index la victime qu’il leur livrait: «Voilà l’homme!»

Les satellites qui aussitôt s’en saisissent, la fouillent et la dépouillent de tout ce qu’ils trouvèrent dans ses poches, et la malheureuse victime presque expirante de douleur, semblait encore désirer les aider, en conduisant leurs criminelles mains sur les objets qu’elle savait avoir.

C’est ainsi que le respectable comte fut dépouillé d’un couteau, d’un flacon, d’une montre très antique et guillochée, aussi de son portefeuille dans lequel il s’est trouvé à l’ouverture sept cent quatre-vingt-cinq francs en billets corsets, et deux billets de la caisse Guillaume, d’ensemble vingt-cinq sols.

Tandis que s’exécutait cette fouille, la victime contre laquelle l’arrêt de mort venait d’être prononcé éprouva une telle frayeur qu’elle tomba dans l’état de la plus déchirante agonie; en peu d’instants elle n’avait plus figure d’homme, toutes les membranes qui maintiennent la carnation de la face humaine se trouvèrent tellement irritées, qu’elles agissaient avec dix fois plus de vitesse que les rouages d’un mouvement à demi-seconde, et le vieillard qui, les mains religieusement jointes, se tournait comme pour porter ses regards vers le ciel et en invoquer la clémence, ne cessait de dire et redire: «Mon Dieu! mon Dieu! vous seul le savez, je n’ai fait de mal à personne; non, Messieurs, disait-il à ses bourreaux je n’ai rien fait, point fait de mal, je vous l’assure, etc…» Mais il est enfin par ces monstres entraîné, et déjà le malheureux a, tout en chancelant, fait les premiers pas vers la mort lorsque la Providence permit et voulut que, prenant part à sa douleur, je me récrie en ces termes:

«Serait-il possible, messieurs les officiers municipaux, que vous puissiez vous abuser jusqu’à croire, que le peuple à qui vous serez un jour, et peut-être dès avant demain, tenu de rendre compte de votre gestion, pense qu’en ce moment Ecce homo soit toute la forme judiciaire que vous prétendiez suivre pour décider ainsi de la vie des hommes, et livrer à la mort ceux dont on vous demande la tête? Il n’a, au vieillard contre lequel vous venez de rendre ce fatal arrêt, été imputé aucun grief, ni adressé aucun reproche et vous n’en connaissez pas même le nom, ne lui ayant, avant de prononcer la mort, fait ni demandes ni questions. Ainsi que nous l’attestons tous, (n’ayant été interrompu que par d’encourageants suffrages, je continuai), devons-nous abandonner la cause de ce vieillard quand nous savons tous que justice est la devise du peuple? A cet égard, qui voudrait ici sortir avec moi, je vais, j’en jure, dans l’instant même le faire prononcer.»

«Je me propose», me dit en me touchant l’épaule, un jeune homme, couvert de l’uniforme de canonnier bourgeois; nous sortîmes de suite, laissant le comte entouré des auditeurs qui, m’ayant appuyé de leurs suffrages, surent maintenir ses persécuteurs pendant quelques instants.

Sur le succinct rapport que je rendis publiquement, le peuple manifesta ses volontés et prononça que le valet de chambre du roi serait paisiblement interrogé et entendu, et que les objets dont on l’avait dépouillé lui seraient remis.

Nous nous empressâmes de retourner au greffe, mais avant d’y entrer, nous entendîmes le sinistre cri: A l’Abbaye.

Les assassins, en notre absence, venaient de faire itérativement prononcer sur le sort de cette victime dont ils se trouvaient une seconde fois saisis.

«Arrêtez tout cela, dis-je impérativement aux officiers municipaux, le peuple a prononcé, le valet de chambre du roi sera paisiblement interrogé et entendu; craignez qu’au refus de ce faire, il emploie les moyens de vous contraindre à respecter la loi qu’il vous prescrit: vous y êtes ici sommés, et ceux qui vous en demandent la tête le sont également de vous remettre, sinon de déposer à l’instant même sur votre bureau les objets dont ils l’ont dépouillé. Justice! et je vous le dis, la volonté du peuple et non le sang, le vol et le pillage, tel qu’il est informé que cela vient de se faire, sous nos yeux et en votre présence!»

Les deux officiers, debout, se consultaient à mi-voix, l’un d’eux bien déconcerté paraissait être indécis à l’occasion du comte, mais son collègue lui dit: «Faites donc ce que vous voudrez, quant à moi, comme a fait Pilate, je m’en lave les mains, et je vais continuer, car il faut du sang…» Il prit un siège et les archers lui présentèrent à l’instant un détenu qu’il envoya à la mort.

L’autre officier passa dans la deuxième pièce du greffe. Nous y suivîmes le valet de chambre du roi qu’il fit approcher et placer à sa gauche; les objets dont il avait été dépouillé furent apportés et déposés sur le bureau, et l’officier procéda à l’interrogatoire. Le comte alors déclara se nommer Christophe de Chamilly.

Cet interrogatoire eut lieu dans le plus grand trouble, mais tandis qu’il se faisait, toujours accompagné du jeune canonnier, je sortis nombre de fois du greffe pour disposer et entretenir le peuple. Enfin, j’en obtins, à l’unanimité, que le comte, fût-il même présumé coupable, serait conduit et installé en son domicile, sous une bonne et sûre garde pour y être au besoin requis. Telles furent les réclamations que je fis en cet appel au peuple, qui y adhéra avec amour et enthousiasme.

En cette occasion, je vis de près la mort, mais je ne sus la redouter, et lorsque les égorgeurs, au centre de la rue des Balais, me couvrirent de leurs poignards aiguisés, allaient m’en frapper, et que je vis le canonnier pâlir, et s’effrayer; sans me troubler je tins aux assassins ce langage:

«Vous qui prétendez audacieusement agir contre la volonté du peuple, qui, en observant votre conduite, vous veille de près, pensez-vous m’en imposer en me couvrant de vos baïonnettes et coutelas rougis de sang? Voyez donc mon bras (leur dis-je, le tenant détendu sous leur fer) et jugez si je tremble.» Les mots bravo, courage, vive la nation! ne frappez pas! ne firent qu’un seul cri, et, toutes les bouches en rendirent l’écho; nombre de personnes sortent de la foule et se dirigent vers moi, elles m’entourent et m’accompagnent, jusque dans la deuxième pièce du greffe, à la confusion des égorgeurs qui, effrayés des dispositions de la masse, restèrent muets.

«L’interrogatoire est absolument terminé et vos arrêts annulés, dis-je à l’officier municipal, en y entrant; le peuple vient en définitif de se prononcer et de conclure que le comte, valet de chambre du roi, soit à l’instant même conduit à son domicile; vous êtes à cet effet sommé de quitter le siège et de le protéger de votre présence, en nous accompagnant pour l’y installer; ne perdez pas un instant, il est impatient de le voir paraître; munissez-vous donc des objets qui vous ont été déposés, et sans différer, levez-vous et sortons.»

Ce langage ayant été appuyé et réitéré par ceux qui m’accompagnèrent, l’officier sérieux et pensif quitta le siège, et nous sortîmes de la prison; mais en se montrant au peuple, il pâlit et trembla.

La satisfaction qu’éprouva et manifesta la masse fut touchante; j’affirme avoir remarqué et vu répandre des larmes de sensibilité; aussi d’avoir au milieu de l’orage, en ce jour d’alarmes et de malheurs, goûté une deuxième fois le bonheur.

Nous longeâmes la rue des Balais, le comte était, à sa droite, tenu par l’officier; je le tenais au bras gauche ayant le bras droit sur sa tête, pour le garantir autant que possible du premier coup qui aurait pu lui être porté. Arrivé à la rue Saint-Antoine, les égorgeurs osèrent prétendre le faire agenouiller sur les cadavres amoncelés, mais j’appuyai fortement sur la foule qui s’ouvrit de bonne grâce pour nous livrer passage; nous continuâmes notre marche.

A certaine distance, je vis approcher deux voitures publiques (fiacres). Ayant fait signe au cocher qui conduisait la première, il s’arrêta, je me présentai et réclamai de la bienveillance de ceux qui l’occupaient de nous la céder pour y faire monter le comte de Chamilly que nous avions le bonheur de reconduire à son domicile, ce qu’ils firent en nous félicitant. Ceux qui obtinrent la deuxième nous suivirent.

Depuis le premier pas que nous fîmes hors de la prison, le cri de Vive la Nation! aussi des acclamations et frappements de mains ne cessèrent, que lorsqu’on ne vit plus nos voitures.

Arrivés au boulevard Montmartre, nous perdîmes, bien malheureusement, quelques minutes pour entendre et répondre à l’aide de camp que nous adressa le général Santerre, pour connaître le motif qui engageait la foule à suivre notre voiture. Je lui fis savoir par ce messager que le comte de Chamilly venait d’échapper aux bras et aux fers des égorgeurs, qui, à la prison de La Force, continuaient à massacrer les détenus, sans qu’il paraisse se présenter qui que ce soit pour les secourir. Le messager se retira et nous continuâmes notre marche.

Nous perdîmes aussi malheureusement quelques autres minutes pour entendre le même aide de camp qui revint de la part du général féliciter le comte, et l’informer que la Convention venait de recevoir la nouvelle officielle de la victoire remportée sur l’armée prussienne, complètement battue entre Verdun et… Pour le comte, je remerciai le messager et le priai d’être auprès du général l’auditeur des malheureux prisonniers, ce qui ne produisit aucun effet.

A petite distance de la chaussée d’Antin, notre voiture se trouve une troisième fois arrêtée, elle est aussitôt approchée de plus de vingt personnes. Un jeune homme se présente à la portière, il mit alors tant d’empressement pour l’ouvrir qu’il n’y parvint pas; mais le public la lui ouvre, le soulève et le porte, pour ainsi dire jusque sur les genoux du comte qu’il embrasse en disant et répétant: «Ah! mon père! est-ce bien vous? mes yeux ne me trompent-ils pas?» Le comte, qui lui répondit par des embrassements, lui dit avec bonté:

«Retourne-toi, embrasse et reconnais celui à qui je dois la vie. –Serait-il possible, Monsieur? dit le jeune homme en m’embrassant, que je vous sois redevable du bonheur que j’éprouve en ce moment, de retrouver et d’embrasser mon père?…» Il convient d’observer que du comte qu’il nommait et qualifiait de père, ce jeune homme n’était pas le fils, mais le neveu.

Nous arrivâmes enfin chaussée d’Antin, n° 10, et ce fut d’après ma réponse au concierge, qui pour annoncer l’arrivée et l’existence du comte, me laissa le soin d’ouvrir les vantaux de la porte de l’hôtel, que je fis entrer les voitures jusque près des marches du vestibule.

Au salon où le comte se rendit, nous n’entrâmes qu’en petit nombre; il fut à la foule qui avait suivi, offert et servi des rafraîchissements, etc.

J’étais en ces précieux instants trop inquiet sur le sort des détenus, pour ne pas désirer que l’officier en termine de suite, afin de retourner près d’eux: le flatteur espoir que je concevais de pouvoir les secourir me reportait au souvenir d’avoir, le 10 août, joui d’un bonheur qui pouvait se renouveler en la faveur de ces victimes, que je savais être exposée à la fureur des meurtriers.

Mais il opposa à mes instances, qu’il fallait établir et constater par procès-verbal, l’installation du comte et la remise des objets qu’il allait lui restituer; je prétendis inutilement qu’il était plus simple d’en retirer un reçu; il insista, se fit délivrer du papier, et dressa l’acte, qu’il fit ensuite signer à chacun de nous; cette mesure infructueusement prise nous conduisit à d’inoubliables malheurs, en ce qu’elle nous retint au moins une heure; et ces instants, hélas! aussi ceux qui se sont écoulés lors de la rencontre de l’oncle par le neveu et enfin ceux qui ont deux fois été prodigués pour entendre et répondre au messager du général, ces instants, dis-je avec douleur, furent payés par le cruel martyre de l’infortunée princesse qui alors échappa à ma vigilance.

Ayant ainsi laissé le comte et son neveu au milieu de ceux qui les félicitaient de leur heureux avènement, nous montâmes dans les voitures que nous avions déjà occupées; je pris le soin de recommander aux cochers de nous conduire au plus grand train à la prison de Force. J’y avais remarqué dans la petite cour du greffe divers personnages de l’intéressant sexe féminin, qui m’avaient paru être séparément tenu et rigidement gardés par les misérable satellites de la Commune; les dangers auxquels je les savais être exposés excitaient mon ardeur et me faisaient désirer d’arriver à temps pour leur devenir secourable. Le canonnier ainsi qu’un sieur Dehanne partageaient mes sentiments, promettaient de me seconder, et sur la demande que je fis à l’officier municipal avec lequel je m’étais, chemin faisant, à demi encamaradé, il se proposa et promit de nous faire rentrer dans la prison par le bâtiment pratiqué rue Pavée (au Marais), ce qu’il fit. Nous en traversâmes librement les cours et nous nous rendîmes ainsi que lui dans la deuxième pièce du greffe où il s’installa.

Ceux des auditeurs qui m’avaient assisté de leurs suffrages m’ayant reconnu, me témoignèrent les regrets qu’ils avaient de ce que je m’étais absenté; ils ajoutèrent à l’affreux tableau qu’ils me firent des tortures inouïes qu’endura la princesse la plus cruellement martyrisée, que s’étant réellement soumise, elle n’avait par sa douleur, ses cris, ses larmes, ni les efforts qu’elle employa pour ne pas sortir, pu fléchir ses bourreaux, etc. Qu’enfin ceux qui en la plaignant et désirant qu’elle fût délivrée, déploraient sa perte, n’avaient pas eu le courage de se prononcer, et qu’elle existait encore une demi-heure avant notre arrivée.

J’affirme que j’ai, dès ce moment et depuis, toujours constamment regretté de n’avoir pas eu l’occasion de me prononcer pour secourir cette victime, aux risques et dangers d’en partager le sort.

DE LA LIBERATION DE MLLE DE TOURZELLE

Lorsque Mlle de Tourzelle parut au greffe, les auditeurs, se récrièrent et se manifestèrent énergiquement, disant qu’on ne pouvait, à son âge, lui supposer avoir été appelée et initiée dans les affaires d’importance, qu’elle ne devait être mis à l’inquisition ni nullement inquiétée, toutes objections, observations et applications furent véhémentement faites à l’égard de sa jeunesse et de son sexe, ce qui disposa l’officier à simplifier ses questions et facilita à cette intéressante personne d’y répondre sans trouble. L’officier prononça sa libération, les auditeurs y applaudirent avec joie et enthousiasme, et la masse la sanctionna par d’expressifs sentiments d’allégresse et des acclamations sans fin.

Nous la conduisîmes jusqu’à la rue Saint-Antoine et la remîmes avec une religieuse confiance aux soins de l’une des respectables personnes qui s’empressèrent de lui offrir leurs services. J’ai par suite ouï que c’était à l’officieux et méritant député Tallien, et qu’il s’était honoré de la protéger et de l’accompagner en sa famille.

INTERROGATOIRE, ARRET DE MORT ET LIBERATION DE MME LA DUCHESSE DE TOURZELLE

Mme de Tourzelle, amenée au greffe, avait à peine décliné ses noms qu’un audacieux quidam osa dicter et prescrire à l’officier, les questions à lui faire, sur ce qu’elle avait pu concevoir des rassemblements qui avaient eu lieu aux Tuileries, les 9 et 10 août; sur l’heure à laquelle le roi s’était couché le 9 et levé le 10, sur celle qu’il fit le 10 la revue de sa garde suisse; si la reine l’y avait accompagné, etc., etc.

Sur le lever, le coucher et le passe-temps du Dauphin son élève, etc., etc.

Sur son départ et son voyage à Varennes, pourquoi et dans quelles vues elle y avait accompagné la Famille royale, par quelle porte et à quelle heure elle était sortie des Tuileries, dans quelle voiture elle était montée, en quel lieu l’attendait et qui était en cette voiture, qui la conduisait, etc.

Il en vint ensuite à de ridicules et calomnieuses imputations, pour établir des griefs sur la conduite de la méritante duchesse qui ne répondit à la perfidie de son persécuteur qu’en gardant le silence et le couvrant de mépris.

Contre cet ennemi, qui paraissait avoir juré la perte de la duchesse, les auditeurs indiqués et irrités se prononcèrent d’abord en murmures, et ils en vinrent aux menaces; lorsqu’enfin l’officier, obsédé, ordonna brièvement à la duchesse de lever la main et de prêter le serment de ne donner à la Famille royale aucunes nouvelles de son élargissement, ni d’entretenir avec elle aucunes correspondances, la duchesse toute tremblante, parut en ce moment hésiter; néanmoins, assisté des suffrages de ceux qui se joignirent à moi, je l’engageai et pressai de faire cette promesse; elle céda en portant la main droite à la hauteur de la poitrine, et se soumettant à ne donner aucunes nouvelles de son élargissement ni d’entretenir de correspondance avec la Famille royale, puis baissa la main.

Mais stimulé par le quidam, l’officier lui dit aussitôt: –«Levez, levez la main! et faites maintenant le serment de ne jamais voir, ni même approcher de la personne du Dauphin dont vous étiez et n’êtes plus la gouvernante»; la duchesse pâlit, et par un mouvement expressif, peignit sa douleur en laissant (comme si le bras droit se trouvait à l’instant foudroyé) tomber la main et prononçant avec le décisif accent du désespoir: «Je ne puis le faire.»

«Non! elle n’en fera rien, je l’aurais juré, et le savais! s’écria le misérable quidam; envoyez-moi donc la perfide à l’Abbaye. —A l’Abbaye, à l’Abbaye, répéta-t-il, elle le mérite au moins autant que celle qui vient d’y être envoyée en votre absence. Point de rémission pour cette femme; elle n’a plus de droits à votre indulgence: c’est, je vous dis, l’ennemie de la France, et c’est elle qui dispose le cœur de son élève à devenir le tyran des Français, etc… A l’Abbaye, à l’Abbaye!» Les archers toujours en guet, comme lui prononcent et répètent ces mots de sinistre signal; et l’officier municipal qui pendant un instant me parut rester pensif, ne leva la tête que pour prononcer l’arrêt de mort.

Nous nous trouvâmes tous aussi consternés que la duchesse, contre laquelle le fatal arrêt fut prononcé, et nous la crûmes enfin perdue, lorsque nous vîmes les archers s’en saisir.

«Non, monsieur l’officier municipal! dis-je, avec toute cette véhémence qui me fut de nouveau célestement inspirée; je ne serai pas assez faible pour vous laisser ignorer qu’un malentendu a précédé et seul déterminé l’arrêt par vous rendu; mais si ce malentendu est par vous reconnu, et que votre raison s’en trouve frappée, j’ai la haute certitude qu’il sera par vous-même rectifié, et que par le peuple, toujours ami de la justice, vous en serez à jamais loué et honoré. Vous avez, monsieur l’officier, continuai-je, imposé à la dame de Tourzelle de se soumettre par serment, de ne jamais voir ni approcher de la personne du Dauphin; elle s’y est bien naïvement soumise, en répondant à votre demande en ces termes: Je ne puis le faire. Cette réponse n’ayant été criminalisée que par celui qui, devant vous, s’est constamment déclaré être son cruel ennemi et son lâche accusateur, de quel mérite peut être l’application qu’il lui a plu d’en faire? Il vous a méchamment présenté comme un refus, ce qui, purement dit, est une adhésion formelle; il a enfin poussé la perfidie jusqu’à solliciter et provoquer l’arrêt de mort.

«Mais, monsieur l’officier, cette réponse: Je ne puis le faire, c’est, je le soutiens, exprimer nettement et positivement que la volonté est de ne pas faire, que l’on ne fera pas; que l’on craindrait de se compromettre en faisant, et que l’on ne s’exposera pas de faire: cette réponse, dis-je, devant ainsi se comprendre, il serait de toute justice que la dame de Tourzelle fût par vous, monsieur l’officier, sommée de s’expliquer hautement et clairement, du sens de la réponse qu’elle a faite, pour que vous puissiez en faire l’application.» L’officier, qui alors paraissait impatient d’en terminer, reprit avec chaleur: « Hé bien! qu’elle s’en explique donc nettement et de suite.»

Alors Mme de Tourzelle sut à l’instant se dégager à la fois, du refus qu’elle avait fait, et des bras de la mort, en disant à l’officier interrogateur: –« J’ai, à ce que vous avez exigé de moi et m’avez demandé, absolument, répondu dans le sens que vient de vous l’interpréter Monsieur.» –Vous l’entendez, dit l’officier aux auditeurs (puis à la dame de Tourzelle.) «Le concevant ainsi, levez-donc la main, en disant: Vive la nation!» ce qu’elle fit; alors l’officier prononça sa libération.

Le délateur ainsi que les archers étonnés et couverts de mépris restèrent muets, et la duchesse se vit à l’instant approchée et félicitée de ceux qui avaient témoigné lui porter le plus vif intérêt et partager sa douleur.

Nous quittâmes le greffe et sortîmes de la prison en nombre; nous longeâmes la rue des Balais jusqu’à celle Saint-Antoine: le cri de joie et les frappements de mains furent entendus et réitérés par tous ceux qui sur elle portèrent leurs regards.

Mais arrivé près de l’affreux et dégoûtant monceau de cadavres dont le sang bouillonnait encore, les égorgeurs approchant Mme de Tourzelle, voulurent la soumettre à s’agenouiller sur les corps qui en formaient le socle, et lui faire prêter un serment. Ce fut alors dans l’unique intention de la dispenser de jeter les yeux sur un aussi répugnant tableau, que je me hasardai de lui couvrir la figure et les oreilles d’un large chapeau; nous traversâmes ainsi la foule qui s’empressa de nous livrer passage.

A certaine distance, Mme la duchesse monta dans la voiture que j’obtins des personnes qui l’occupaient, et toujours assisté du jeune canonnier, aussi en ce moment du sieur Deshannes, et même de,…etc., etc., qui à mon étonnement nous suivirent, nous la conduisîmes faubourg Saint-Germain, à l’hôtel par elle indiquée.

Aussitôt que j’eus informé le concierge de l’arrivée de Madame et répondu affirmativement à la question qu’il s’empressa de ma faire; qu’elle était existante et allait à l’instant paraître, il me quitta et courut annoncer cette heureuse nouvelle, tandis que je m’occupai de faire entrer et placer la voiture près du vestibule.

Mme la duchesse en descendit aidée de tous ceux qui s’empressèrent de l’approcher, et qui lui tendirent les bras en répandant des larmes d’étonnement et de joie.

Comme je recommandais au cocher de sortir sa voiture et de m’attendre, la personne qui l’approcha lui présenta un papier plié… «Ah! pardon, Monsieur, lui dis-je, mais c’est moi qui ai requis et occupé ce cocher dont, j’ai encore besoin; croyez donc je vous prie qu’il sera satisfait. –Je n’en doute aucunement, me répondit-il, mais ne vous opposez pas à ce qu’il reçoive ce que j’ai le bonheur de lui offrir en cette heureuse circonstance, prenez, lui dit-il, mon ami.» –Le cocher reçut, comme je prononçais: «Ainsi doit-il.»

Le même personnage s’offrit très civilement de m’accompagner au salon, je me rendis à son invitation et vis en y entrant Mme la duchesse qui, tenant d’une main un agenda et de l’autre un crayon recueillait soigneusement les noms et demeures de ceux qui l’avaient accompagnée, ce qui me fit alors présumer, qu’elle était dans l’intention de répondre à l’intérêt qu’on avait témoigné lui porter par des actes de libéralité dont l’acceptation semblait détruire le mérite d’une action, et dégrader tel qui pour des services qui doivent officieusement se rendre à l’humanité quand le péril est évident, aurait la bassesse de prétendre ou la faiblesse d’accepter salaire ou récompense; néanmoins, pensant que la duchesse se croirait sans doute offensée, si je dédaignais d’accepter ce qui en cette occasion pouvait m’être adressé à domicile, je communiquai au sieur Deshannes qui partagea mon sentiment, que j’étais dans l’intention de ne pas me faire connaître, ce qu’il approuva. Nous en étions enfin à ce point, lorsque la duchesse nous approcha avec la plus attrayante aménité… Mais à la demande qu’elle me fit, je répondis:

«N’ayant rien fait qui puisse mériter l’attention de Mme la duchesse, je la supplie de me dispenser de répondre, et, s’il lui plaît, seulement permettre que je me présente pour obtenir des nouvelles de sa santé, et la prie de croire à la sincérité de mon respectueux dévouement.» (Je terminai et m’éloignai en la saluant.) Mme la duchesse, qui ensuite s’adressa au sieur Deshannes, en reçut semblable réponse…

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