Les massacres de septembre, Appendice IV

DECLARATION

DU CITOYEN

ANTOINE-GABRIEL-AIME JOURDAN,

ANCIEN PRESIDENT DU DISTRICT DES PETITS-AUGUSTINS

ET DE LA SECTION DES QUATRE-NATIONS

Ce récit se trouve dans l’Histoire parlementaire de la révolution française, tome dix-huitième, pages 217-225, publié à Paris en 1835 par Paulin; ainsi que dans les Mémoires sur les journées de septembre 1792, pages 143-156, publié à Paris par Baudouin frères en 1823. On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.

La section de l’Unité, ci-devant des Quatre-Nations, m’ayant invité de lui faire part de ce que je sais touchant les trop fameuses journées du 2 septembre 1792 et suivantes, je vais répondre à ses désirs; mais j’annonce que je ne parlerai que des faits dont j’ai été témoin oculaire.

J’étais, à cette funeste époque, président de comité civil et de surveillance des Quatre-Nations. L’invasion des Prussiens qui s’avançaient sur Châlons avait jeté l’alarme dans Paris. Cent mille habitans de cette vaste cité se préparaient à marcher contre l’ennemi, et à le chasser hors du territoire français. Les comités de la section des Quatre-Nations étaient en permanence. Le dimanche 2 septembre, sur une heure après-midi, je proposai à nos collègues de nous arranger pour que moitié de nous allât dîner, tandis que l’autre moitié tiendrait le comité, afin que les affaires publiques ne souffrissent point de retard. Je ne sortis qu’à trois heures.

A mon retour, j’appris que, pendant mon absence, on avait massacré plusieurs particuliers qui avaient été amenés des prisons de la mairie dans quatre fiacres.

Je n’entrerai pas dans les détails de ces premières horreurs. Je ne les ai pas vues; mais la section possède encore actuellement dans son sein la plus grande partie de mes anciens collègues, qui furent témoins de ce qui se passa: entre autres le citoyen Monnot, rue des Petits-Augustins, qui fit un rempart de son corps à l’abbé Sicard, instituteur des sourds et muets; le citoyen Maillot, peintre, rue Saint-Benoît, qui sauva un particulier de Metz, nommé Dubalay, qui me connaissait et qui se réclama de moi. Le citoyen Maillot eut recours à une ruse aussi adroite que généreuse, et parvint, pendant quatorze heures, à dérober ce particulier aux recherches des assassins, quoiqu’il fût continuellement sous leurs yeux; et il finit par le soustraire à leur rage en leur présence.

Sur les sept heures du soir, tout était assez calme. Je profitai de ce moment pour vaquer à des affaires qui m’étaient personnelles et très-urgentes. Je revins sur les neuf heures. En entrant dans la cour de l’église de l’Abbaye, je vis une multitude d’hommes et de femmes rassemblés. J’entendis des cris répétés de vive la nation! au milieu desquels s’élevaient des hurlemens épouvantables. Ce vacarme était occasionné par des prisonniers que l’on tirait de l’Abbaye, que l’on amenait pour être massacrés dans la grande cour du jardin, et que, chemin faisant, on lardait de coups de sabres.

La porte du comité était dans cette grande cour du jardin. J’avance pour m’y rendre. On me laisse passer librement sous la porte charretière qui sépare les deux cours. En entrant dans cette cour, j’y aperçois une troupe de gens armés, à moi inconnus, qui massacraient impitoyablement toutes les malheureuses victimes qu’on leur amenait. La cour était jonchée d’environ une centaine de cadavres. Mais ce que j’aperçus de plus horrible, c’étaient des cadavres qui entouraient des tables couvertes de bouteilles de vin. Les verres dégouttaient le sang dont étaient fumantes les mains des cannibales qui buvaient dedans.

Pour parvenir au comité, il fallait monter cinq marches. Elles étaient également couvertes de cadavres sur lesquelles je fus forcé d’emjamber. Je trouvai au comité plusieurs de mes collègues stupéfiés d’horreur et d’effroi. Je leur aidai, non pas à faire le bien, mais à empêcher le mal le plus qu’il était possible. Nous trouvâmes les moyens de sauver plusieurs infortunés.

Sur le minuit, les sensations douloureuses et horribles que j’éprouvais à chaque instant, jointes à la vapeur du sang humain qui me porta au cerveau, furent cause que je me trouvai mal. Je cherchai en vain un flacon ou de l’eau. Comme je demeurais à deux pas, au coin de la rue Taranne, je sortis pour aller chez moi, à l’effet d’y prendre quelque soulagement.

Lorsque je me présentai sous la porte charretière, j’y trouvai un poste d’environ douze gardes nationaux que je n’avais pas remarqués en entrant. Ils me couchèrent en joue. Je fus plus surpris qu’effrayé; la crainte de la mort ne pouvait avoir d’action sur moi; je n’étais malheureusement que trop familiarisé avec elle. J’avançai sur ces gardes nationaux, je soulevai avec sang-froid leurs fusils, et je les élevai au-dessus de ma tête. Je reconnus celui qui les commandait: c’était le sieur Leprince, ancien perruquier, et qui, je crois, était officier de police. Je lui demandai s’il ne me connaissait pas: «Oui, me dit-il, je sais que vous êtes notre président; mais notre consigne est de laisser entrer tous les hommes et de n’en laisser sortir aucun. –Qui vous a donné une pareille consigne? –Le commandant du bataillon. –Je suis bien étonné qu’il vous ait donné de tels ordres, sans en avoir parlé au comité. Où est-il? Cherchez-le. –Nous ne l’avons pas vu depuis qu’il nous a placés ici, il y a cinq ou six heures. Nous sommes excédés d’horreurs et de fatigue.»

Je rentrai dans la grande cour; je cherchai le commandant de bataillon, je ne le trouvai pas. Je revins auprès du citoyen Leprince. «Je n’ai pas aperçu, lui dis-je, le commandant de bataillon; il est vraisemblablement à l’assemblée générale (elle se tenait dans la grande église). Laissez-moi passer; si je le rencontre, je vous ferai relever le poste.»

L’on me fit passage. J’allai dans l’église; j’y fis deux fois le tour de l’assemblée, je n’y vis point le commandant de bataillon. Mon malaise augmentant, je me décidai à me rendre chez moi. En sortant de l’église, je fus arrêté dans la cour par une haie de spectateurs, qui regardaient passer une victime que l’on traînait à la mort, en la tirant par les pieds et en la hachant à coups de sabres.

Je vis alors deux Anglais, un de chaque coté de la haie, vis-à-vis l’un de l’autre. Ils tenaient des bouteilles et des verres. Ils offraient à boire aux massacreurs, et les pressaient en leur portant le verre à la bouche. J’entendis un de ces massacreurs, qu’ils voulaient faire boire de force, leur dire : « Eh ! f….. ! laissez-nous tranquilles; vous nous avez fait assez boire; nous n’en voulons pas davantage.» Je remarquai, à la lueur de quelques flambeaux qui entouraient la victime, que ces deux Anglais étaient en redingote; elles descendaient jusqu’aux talons. Celui à coté de qui j’étais me parut être un homme d’environ trente-huit ans, de la taille d’environ cinq pieds quatre à cinq pouces, d’une complexion grasse; sa redingote était d’un vert clair, tirant sur l’olive; l’autre Anglais était plus maigre. Sa redingote me parut d’une couleur foncée, tirant sur l’ardoise. Je reconnus que c’étaient des Anglais, parce que je les entendis parler entre eux, et quoique je ne sache pas leur langue, je la connais assez pour la distinguer de toute autre, et en reconnaître l’accent. Je rentrai chez moi, où je pris quelques eaux spiritueuses. Je passai le reste de la nuit dans un état cruel, qui continua pendant environ six semaines, et qui aboutit à un coup de sang ou d’apoplexie, dont je me ressentirai toute la vie.

Le lendemain, je m’efforçai pour retourner au comité. Dans le cours de la matinée, sept ou huit massacreurs vinrent me demander leur salaire. «Quel salaire?» leur dis-je. Le ton d’indignation avec lequel je leur fis cette demande les déconcerta. «Nous avons passé, dirent-ils, notre journée à dépouiller les morts; vous êtes juste, monsieur le président, vous nous donnerez ce qu’il vous plaira.» Le citoyen L……, un de mes collègues, était à coté de moi; je lui proposai de donner un petit écu à ces monstres pour nous en débarrasser. «Ce n’est pas assez, me répondit le citoyen L…… ; ils ne seraient pas contens.»

Au même instant entra le citoyen Billaud-Varennes, alors officier municipal; il nous fit un grand discours pour nous prouver l’utilité et la nécessité de tout ce qui s’était passé. Il finit par nous dire qu’en venant à notre comité, il avait rencontré plusieurs des ouvriers (ce sont ses expressions) qui avaient travaillé dans cette journée, lesquels lui avaient demandé leur salaire; qu’il leur avait promis que nous leur donnerions à chacun un louis. Je me levai alors avec vivacité, et je lui dis: «Où voulez-vous que nous prenions ces sommes? Vous savez aussi bien que nous que les sections n’ont aucuns fonds à leur disposition!» Il fut interdit pendant un moment, ensuite il me dit qu’il fallait nous adresser au ministre de l’intérieur, qui avait des fonds destinés à cet objet.

Le citoyen L… m’observa qu’il devait aller dîner chez le ministre de l’intérieur, et il m’offrit de lui en parler. J’acceptai sa proposition, et je lui donnai sur-le-champ, par écrit, une autorisation pour demander au ministre une somme de 3,000 francs, de l’emploi de laquelle la section des Quatre-Nations justifierait.

Le citoyen L… me rapporta que le ministre lui avait répondu qu’il n’avait pas de fonds destinés pour de semblables objets: qu’il fallait s’adresser à la municipalité.

Les soi-disant ouvriers étant revenus, je leurs fis part de la réponse du ministre; ils allèrent le lendemain matin à la municipalité où ils ne purent parvenir à être entendus que sur les huit à neuf heures du soir. On leur dit (suivant leur rapport) qu’il était bien étonnant que la section des Quatre-Nations refusât de les payer; qu’elle avait des fonds pour cela.

Ces gens revinrent au comité; je venais de lever dans l’instant la séance, et nous sortions. Ils étaient furieux, et je vis l’instant où nous allions être massacrés. Heureusement le citoyen C…, l’un de nos collègues, nous sauva la vie, en leur donnant d’abord des assignats qu’il avait sur lui, et en les invitant à le suivre chez lui, pour leur donner le surplus de ce qu’ils demandaient.

Vraisemblablement ces ouvriers dirent aux autres ouvriers, qui avaient travaillé dans les autres prisons, que l’on donnait un louis dans le comité des Quatre-Nations. Le lendemain, un nombre considérable vint nous demander aussi son salaire. Craignant qu’il ne nous en résultat quelque aventure sinistre, je pris mon parti, et j’allai à la Commune pour m’expliquer avec les officiers municipaux. Je ne pus jamais entrer dans la grande salle, tant elle était pleine de monde. Je crus devoir m’adresser au citoyen Tallien, qui était alors secrétaire de la municipalité. Je lui expliquai le motif qui m’amenait. Il me répondit que cela ne le regardait pas, mais le comité d’exécution. J’avoue que je ne pus m’empêcher de tressaillir à ce mot d’exécution. Le citoyen Tallien s’en aperçut: «Ce n’est pas, dit-il, ce que vous pouvez penser, c’est un comité qui a été établi pour payer les dépenses ordonnées par la municipalité.» Il m’offrit un de ses commis pour m’y conduire.

Arrivé à ce comité, qui était composé de quatre ou cinq membres, je lui demandai quel était le parti qu’il voulait que nous prissions; que nous étions assiégés par une multitude de ces ouvriers qui nous menaçaient hautement; qu’enfin nous serions forcés d’abandonner le comité de la section. Le président me demanda si l’on n’avait pas trouvé des assignats et de l’argent sur ceux qui avaient été tués. «Quoi! m’écriai-je, faudra-t-il que ces victimes infortunées paient encore leur bourreau? Mais quand nous voudrions disposer de ces sommes, nous ne le pourrions pas, parce qu’elles ont été mises dans un sac, sur lequel nous avons apposé le sceau de la section, et une douzaine de ces gens-là y ont joint leurs cachets.» Le président me répliqua que ces gens-là étaient de très-honnêtes gens; et il ajouta que la veille ou l’avant-veille, un d’entre eux s’était présenté à leur comité en veste et en sabots tout couvert de sang; qu’il leur avait présenté dans son chapeau vingt-cinq louis en or, qu’il avait trouvé sur une personne qu’il avait tuée; que le comité d’exécution avait été si touché de cet acte de probité, qu’il avait donné à cet homme dix écus pour acheter une redingote, et, parlant par respect, une paire de souliers.

Un des commissaires qui était à gauche du président me dit: «Est-il vrai qu’il y a eu des personnes sauvées aux Quatre-Nations? –Oui, il y en a eu quelques-unes. –Combien? –Pas autant que j’aurais voulu. –Que dites-vous? Savez-vous que si ces scélérats avaient eu le dessus, ils nous auraient tous égorgés? –J’ignore ce qu’ils auraient voulu faire; mais tout ce que je sais, c’est que lorsque mon ennemi est à terre, je lui tends la main pour le relever et je ne l’assassine pas. –Oh! oh! monsieur, avec vos beaux sentimens, apprenez que ces gens-là savaient le nombre de leurs victimes, et que s’il leur en manque quelques-unes, la tête du président des Quatre-Nations leur en répond. –J’entends… Eh bien! j’ai juré de mourir, s’il le faut, à mon poste; mon poste est le fauteuil du comité des Quatre-Nations, l’on m’y trouvera toujours; mais, si l’on vient pour m’y assassiner, ne croyez pas que je me laisse égorger comme un mouton, ainsi que tous ces infortunés; soyez assuré que ce ne sera pas impunément.» En disant ces mots, je portai les mains sur des pistolets qui étaient dans mes goussets. Le président chercha à me calmer et finit par me dire que nous pouvions leur renvoyer tous ces ouvriers, et que le comité d’exécution verrait à s’arranger pour les satisfaire… Alors je me retirai.

Je finis ici ma déclaration; le surplus n’aurait rapport qu’aux comptes, ils ont été rendus dans le temps; la section les possède avec les pièces justificatives.

Mais qu’il me soit permis de faire quelques observations qui résultent de ma déclaration.

L’on ne peut se dissimuler que la journée du 2 septembre ne soit beaucoup plus flétrissante pour la France que celle de la Saint-Barthélemi. Du moins cette dernière était l’ouvrage de la cour d’alors, au lieu que celle-ci parait être l’ouvrage du peuple.

Il est donc de l’honneur du peuple français d’être lavé d’une pareille tache. Je présume que ma déclaration en découvre les moyens et indique le fil de cette trame infernale. Il y a tout lieu de croire que c’est le gouvernement anglais qui a été le moteur et l’instigateur de toutes les horreurs qui ont couvert la France de deuil.

Rappelons-nous que, dans les commencemens, le peuple anglais était enthousiaste de notre révolution. Le cabinet de Londres avait à craindre que les Anglais ne voulussent nous imiter. Il était donc de sa politique d’être en guerre avec nous et de nous y mettre avec l’univers entier. Le plus difficile était d’avoir le consentement du peuple anglais, afin d’en obtenir des subsides. Rappelons-nous aussi que c’est au moment où l’on apprit à Londres la journée du 2 septembre, que le peuple anglais demanda la guerre contre nous. Il y a donc tout lieu de soupçonner que le cabinet de Londres avait suscité cette journée: ce soupçon se tourne en une espèce de certitude, si l’on fait attention à ces deux Anglais dont j’ai parlé dans ma déclaration; je ne suis certainement pas le seul qui les ai vus. Il sera facile d’interroger à ce sujet la plupart des citoyens et citoyennes qui habitent autour de l’Abbaye, et qui étaient dans la cour de l’église, le 2 septembre, sur les onze heures du soir ou minuit. L’on pourrait encore interroger le limonadier et le marchand de vin qui demeuraient rue Saint-Benoît, vis-à-vis de la porte de l’Abbaye. Je présume que ce sont eux qui ont fourni à ces Anglais le vin et les liqueurs qu’ils faisaient boire aux massacreurs: peut-être dira-t-on que le crime de deux particuliers isolés ne prouve pas que le gouvernement anglais soit leur complice. Ce serait très-mal connaître le cabinet de Londres et son exécrable politique. Ne perdons pas de vue que c’est précisément à cette époque qu’il parvint à soulever le peuple en lui inspirant de l’horreur contre nous. D’ailleurs, de tout temps, tous les moyens lui ont été bons. Mais il est encore un autre fait dont tout Paris a eu connaissance, et qui coïncide parfaitement avec celui dont j’ai parlé. Apres l’exécution de Louis XVI, un Anglais remit un mouchoir blanc au bourreau pour le tremper dans le sang du roi. Peu de jours après, ce mouchoir fut arboré au haut de la tour de Londres. Aussitôt le peuple anglais devint semblable aux elephans que l’on rend furieux en leur montrant une couleur rouge. Il demande à grands cris l’anéantissement de la France. Si l’on rapproche ces deux faits, ils formeront une espèce d’identité qui peut amener à découvrir la vérité. Il sera facile de découvrir quel est cet Anglais qui a donné son mouchoir au bourreau; peut-être est-il un de ceux qui excitaient les massacres dans la nuit du 2 septembre. Pourquoi le bourreau accepta-t-il ce mouchoir? pourquoi le trempa-t-il, et pourquoi le rendit-il? C’est aux autorités constituées à suivre et à découvrir cette trame. Je suis convaincu qu’elles sont aussi jalouses que moi de l’honneur de la patrie, et qu’elles découvriront, aux yeux de l’univers et de la postérité, la source d’où sont découlés tous ces crimes affreux; elles purifieront le peuple français d’une tache qui sans cela serait indélébile.

Signé, JOURDAN

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