Les massacres de septembre, Appendice V

LES CRIMES
DE MARAT,
ET DES AUTRES EGORGEURS;
OU
MA RESURRECTION

Où l’on trouve non-seulement la preuve
que Marat et divers autres scélérats,
membres des Autorités publiques, ont
provoqué tous les massacres des prisonniers;
mais encore des matériaux précieux pour
l’histoire de la Révolution Française

par P.-A.-L. Maton de-la-Varenne

Publié à Paris, Chez André, en 1795
(On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.)

Si les révolutions qui régénèrent les empires y trouvent des écrivains philosophes dont les travaux n’ont pour objet que le bonheur de la patrie, elles font aussi sortir de leurs repaires des monstres, dont, si l’on peut s’exprimer ainsi, l’existence est un tort de la nature, et qu’un génie malfaisant semble avoir jetés sur la terre pour la couvrir de deuil. Parmi ces hommes de sang qui n’y ont paru que pour le malheur de leurs semblables, on compte avec horreur Jean-Paul Marat, Maximilien Robespierre, Jean-Baptiste Carrier, et d’autres scélérats de leur espèce, dont la nomenclature serait aussi longue qu’effrayante.

Apres environ trois ans de chagrins auxquels j’ai oppose le bene proeparatum pectus d’Horace, après avoir passé par toutes les filières de l’infortune, et réussi plusieurs fois à me soustraire au fer meurtrier que Marat et ses infâmes complices ont fait tomber sur tant d’innocentes victimes, je prends enfin la plume que j’avais quittée pour m’élever par la lecture des philosophes à ce courage, je dirai même à cet héroïsme sans lesquels l’homme n’a un cœur que pour se dévorer lui-même; et j’entreprens de donner au public sensible l’histoire exacte et simple de ma résurrection, que les persécutions dont la France a été si longtems le théâtre m’ont empêché jusqu’à présent de faire paraître.

Que mes ennemis ne la redoutent point! Qu’ils ne craignent pas que je provoque sur leurs têtes coupables les foudres de la Justice, comme je pourrais le faire: je les plains d’être pervers, et les abandonne aux remords qui accompagnent toujours le crime.

Je ne parlerai point des infirmités et des malheurs qui m’ont assailli d’ès le berceau. La Providence, dans sa sagesse infinie, a voulu m’affliger des unes: le récit des autres, et la révélation de leur auteur, seraient trop dechirans pour moi, et d’ailleurs étrangers à mon sujet.

On se souvient avec effroi du massacre qui a eu lieu aux Tuileries dans cette journée désastreuse dont les évènemens, qui seront inscrits dans l’histoire en caractères de sang, ont fait proscrire l’ancien gouvernement. Un décret de l’assemblée législative, qui deshonore à jamais ses auteurs, venait d’attribuer à la nouvelle Commune de Paris une autorité illimitée pour la recherche des auteurs de la S.-Barthelemi, du 10 d’auguste. (1792) Des intrigans sans capacité comme sans mœurs, étaient parvenus à s’y introduire, et à s’emparer des rênes de l’Etat. Le Protée Marat, alors royaliste, et depuis républicain, imprimait dans trois numéros consécutifs de son journal si mal nommé l’Ami du Peuple, qu’il fallait un Dictateur; qu’il consentait à l’être, qu’on pouvait lui attacher au pied un boulet qui répondrait de sa conduite; que tel mode que l’on prit, le peuple ne pourrait être sauvé que quand on chargerait momentanément un homme de tout le pouvoir du gouvernement, qu’on l’autor serait à faire amener devant lui tous les conspirateurs et à faire tomber leurs têtes SANS JUGEMENT.

Non content de publier ces infernales maximes, le monstre s’écriait sur le perron de l’hôtel de ville, et dans la feuille que la faim lui arrachait journellement: Donnez-moi trois cent mille têtes, et je réponds que la patrie sera sauvée…. Commencez par pendre à leurs portes les boulangers, les épiciers, tous les marchands. Cet homme se disait pourtant l’ami du peuple, comme si les classes nombreuses de citoyens qu’il disait de pendre et d’égorger n’étaient pas ce même peuple.

De telles provocations aux meurtres électrisèrent les têtes. On fabriqua des listes de proscription et l’on y comprit indistinctement tous ceux qui déplaisaient. Paris se vit à tout instant menacé des plus grands malheurs; les arrestations nocturnes se multiplièrent à l’infini. Déjà toutes les prisons, plusieurs couvens, et la Mairie, étaient remplis; un grand massacre se préparait.

Etrangers aux clubs, aux pétitions, aux cabales, aux motions et aux places; uniquement occupé des lettres et de la jurisprudence, fort de ma vertu et de mon amour pour le bien public, dont j’avais donné des preuves dans plusieurs ouvrages qu’on avait accueillis, j’étais éloigné de prévoir que je serais inscrit sur les listes fatales, et qu’on en voulait à mes jours. L’évènement dont je vais parler fit cesser ma dangereuse sécurité.

Des renseignemens dont j’avais besoin dans une affaire à laquelle je m’intéressais, m’avaient fait passer l’après-midi du 4 d’auguste 1792 tant à la Mairie qu’à la Commune, où j’avais parlé au secrétaire, (Tallien) lorsqu’en revenant chez moi sur les 9 heures, je vis ma porte cochère investie par des sbires. Avant d’entrer, je demandai à un voisin de quoi il s’agissait: il me répondit qu’on me cherchait; j’en demeurai d’abord surpris. Cependant après m’être recueilli, croyant que j’étais sans doute l’objet de quelque méprise, je montai à mon appartement qui était ouvert, éclairé par-tout, et rempli d’hommes armés et non armés. Que voulez-vous, leur dis-je, –Monsieur, me répondirent-ils fort poliment, nous sommes envoyés par la section du Théâtre Français pour faire une visite chez vous, et….. –Vous avez sans doute des ordres écrits? exhibez-les. Je fus satisfait sur-le-champ; ils portaient que tout fut examiné dans mon domicile, que les scellés fussent mis sur mes papiers, s’il y avait lieu, et qu’on s’assurât ensuite de ma personne. Faites votre devoir. –Il l’est, me répondirent-ils; (Avant que j’arrivasse, on avait fouillé jusques sous les lits, pour voir si je ne cachais point des prêtres) et nous devons convenir que vous n’êtes aucunement compris. Il n’y a plus qu’une légère explication à venir donner à la Mairie, et cela ne sera rien. Mais vous ferez bien de souper auparavant. Pendant que j’avalais un œuf, on rédigea un procès-verbal portant littéralement: Nous n’avons découvert chez le sieur de-la-Varenne rien d’opposé à la révolution et de relatif à la journée du dix; mais nous y avons trouvé, au contraire, tous écrits attestant son patriotisme. Puis après avoir fait rafraîchir ceux qui m’étaient venus faire la visite que je décris, je me rendis à pied au comité de surveillance de la Mairie, avec l’un d’eux, qui y porta plusieurs liasses de mes papiers, la plupart relatifs à ma clientelle. (J’étais précédemment Avocat au Parlement). Je me propose de les réclamer quand ils me deviendront nécessaires.

Mon conducteur, que j’aurais bien pu quitter en chemin, si j’avais eu quelque chose à craindre, m’introduisit d’abord dans un petit cabinet où se trouvait un homme en écharpe. Un air de respect pour la sublimité de ses fonctions, le ton d’importance qu’il affectait de prendre, des expressions bizarres qui décèlaient sa petitesse, des regards qu’il jetait dédaigneusement sur moi, une tête à cheveux presque raz, d’une amplitude et d’une rotondité risible…… Voilà l’esquise du personnage; j’ai su depuis qu’il s’appellait Leclerc.

Je l’informai de ce qui venait de m’arriver, et le priai de m’interroger, en lui annonçant que mes affaires me rendaient nécessaire chez moi le lendemain, que ma santé, d’ailleurs, ne me permettait pas de passer une nuit; je le déterminai à prendre lecture du procès-verbal et demandai ma liberté, en offrant une caution corporelle et pécuniaire, s’il l’exigeait. Je ne le puis, me dit-il, il y a contre vous une dénonciation. J’insistai et je voulus qu’il appellât quelques-uns de ses collègues pour délibérer sur ma demande. Un jeune homme, nommé Parrein, contre lequel j’avais, dans plusieurs ouvrages et plaidoyers, prouvé les plus grandes bassesses, se présenta. Alors je me retirai. Un instant après il traversa l’antichambre où j’attendais, et m’annonça que ma pétition était rejetée. Je rentrai auprès de Leclerc pour lui faire de nouvelles observations; mais je n’obtins de lui que cette réponse, à laquelle il mit toute sa ridicule gravité. Retirez-vous: les membres du comité de surveillance ont délibéré.

On me montra sur-le-champ une espèce de cuisine où il n’y avait d’autres sièges que le carreau et quelques planches. Je commençais à me résigner, lorsqu’un homme me dit de le suivre. Après avoir traversé une cour dans un corps-de-logis dont j’ignorais l’existence, je passai au milieu de plus de cent hommes à figures rébarbatives, armés de sabres, piques et fusils, et dont les propos menançans me firent craindre pour ma vie; puis j’arrivai à un escalier sale et étroit qui me conduisit à une espèce de grenier rempli de personnes de tous états, qu’on avait arrêtées comme moi, et qui n’avaient pour se coucher que de la paille presqu’en poussière. La frayeur glaça d’abord mes sens, et j’eus des pressentimens sinistres. Je m’y livrais, lorsqu’un des particuliers qui étaient venus faire la perquisition dans mon domicile, touché sans doute des honnêtetés que je lui avait faites, vint me réclamer, me fit descendre avec lui, et me plaça pour la nuit dans un cabinet où étaient un garçon d’environ 30 ans, nommé Crouta, horloger rue du Harlay, capturé pour avoir apostrophé le maire Pétion qui passait dans le quartier; la mère de ce jeune homme, et une ancienne maîtresse d’école, qui m’a dit s’appeller Bataillot, dont quelques brefs du pape trouvés chez elle, avaient causé l’arrestation. On leur promit, comme à moi, qu’ils seraient entendus le lendemain matin.

Une lampe, deux chaises de paille, une porte renversée par terre, et un lit de sangles formaient le mobilier de ce misérable réduit, où mes trois compagnons d’infortune étaient consignés depuis environ quatre jours et quatre nuits. Nous nous consolâmes réciproquement; après quoi, vaincus par le sommeil, nous essayâmes de nous y abandonner.

Le jeune homme se coucha sur la porte; sa mère et moi nous nous jetâmes ensemble, et sans façon, sur le lit de sangles, où je tâchai inutilement de m’assoupir; la maîtresse d’école resta sur une chaise.

En réfléchissant sur ce qui m’arrivait, je me persuadai qu’il y avait un projet de me traduire, sous quelque prétexte, devant le redoutable tribunal du 17 d’auguste (supprimé par un décret du 1er décembre 1792, et remplacé par celui créé le 10 mars 1793, où Robespierre a fait condamner tant d’innocens.) Je ne pouvais me dissimuler ni le nombre de mes ennemis, ni leur rage: car dans le mois de mai précédent j’avais publié pour deux infortunés (Lami-Evette et Durand), condamnés à l’échaffaud, auxquels j’ai réussi à les soustraire, un mémoire vigoureux, ayant pour titre: CRIME du Comité des Recherches de l’Assemblée nationale constituante, et de plusieurs faussaires créés et salariés par lui. Cet ouvrage avait été cité avec éloge par différens journalistes, et l’édition en avait été épuisée. Les fonctions du Comité des Recherches étant les mêmes que celles du Comité de Surveillance où j’étais, on ne doit point s’étonner que j’aie eu des malveillans dans ce dernier.

Le lendemain on vint me dire que Panis et Sergent, chefs du Comité, avaient la plus grande influence sur le sort des personnes arrêtées, et qu’il fallait m’adresser à eux. Je leur écrivis; on m’annonça en réponse qu’ils viendraient l’un et l’autre sur les huit heures du soir. Il fallut me résigner; mais mon espoir fut vain, et je passai encore une nuit comme la précédente. Pendant le cours de la journée, on avait amené avec nous un homme qu’on avait désarmé avec affectation, et qui nous fut retiré dès qu’on s’apperçut que je l’avais reconnu pour un espion; une jeune femme d’environ dix huit ans, nommée Laborde, qu’on avait enlevée parce qu’elle avait refusé de dire ce qu’était devenu son mari, officier de paix; un sexagénaire respectable, qu’on nomma M. Broussin, et un particulier d’environ quarante ans, trouvé porteur d’une petite canne à crosse semblable à celle de Colnot d’Angremont, décapité quelques jours auparavant; soupçonné en conséquence d’être un de ses complices. On nous ôta ce dernier au bout d’une heure, pour l’envoyer à la prison de l’Abbaye.

Trente-six heures ainsi passées m’avaient excédé de fatigue. Le dimanche je priai avec les plus vives instances tous les membres de la Commune et du Comité qui traversaient la galerie, de me faire interroger, ou de me renvoyer sous caution. Leclerc au visage burlesquement sévère, était toujours là pour les rendre inutiles: je les redoublai surtout auprès de son collègue Chartray, qui me promit, avec beaucoup de sensibilité de faire en sorte que j’allasse le soir coucher chez moi. Vers les trois heures après midi, il expédiait un ordre en conséquence, lorsqu’on annonça l’arrivée de Panis: il me dit de m’adresser à lui.

Je le joignis aussitôt, non sans quelque répugnance, car je n’ai jamais aimé demander la moindre chose aux sots. J’invoquai auprès de lui quelques titres qui devaient me faire espérer une prompte justice. Cet homme, qu’un cœur dur, une figure ignoble et une ignorance crasse auraient du laisser végéter dans son ancienne misère, et qui est cependant parvenu à la Convention, me vit sans pitié souffrant, persécuté sans cause légitime, crachant le sang, et rejeta ma demande, comme il avait dédaigné les pleurs des personnes qui avaient été chez lui solliciter ma liberté.

Le mauvais succès de la tentative que je venais de faire auprès de lui, ne m’empêcha pas de l’attendre encore, sous la surveillance d’une sentinelle, dans l’espèce d’antichambre qui avoisinait son cabinet, toujours dans l’espérance de vaincre son inflexibilité meurtrière. Pendant ce tems, j’y vis une jeune personne que sa femme-de-chambre appellait à voix basse madame la princesse, et qui était arrêtée depuis deux jours; un fédéré Marseillais qui portait dans ses yeux la soif du carnage, et qui disait: Triple nom d’un D… ! je ne suis pas venu de cent quatre-vingt lieues pour ne pas f….. cent quatre-vingt têtes au bout de ma pique; (En effet, il massacra aux prisons dans les journées des 2 et 3 septembre, dont je parlerai,) un gendarme qui tenait ce langage: Il y a environ huit jours que les prisonniers ont manqué de la sauter, gare que ça n’arrive; un valet de bureau qui disait: Voilà qu’on apprête la mort aux traîtres, il faut qu’il n’en échappe pas un; le sanguinaire Marat, qui épiait ses victimes pour les recommander; etc.

Tout ce que je voyais et j’entendais me glaçant d’effroi, je revenais accablé de douleur auprès de mes compagnons d’infortune, lorsque je fus reconnu par un nommé Rossignol, habitant du fauxbourg Saint-Antoine, qui me dit que pour le coup il me tenait, qu’il allait bien se venger de ce que je l’avais fait rester dans les prisons, et que j’allais lui payer le mal que je lui avais fait. Il faut que mes lecteurs sachent en quoi consistait ce mal.

Un assassinat prémédité avait été commis, le 27 janvier 1791, en la personne d’un particulier à qui je m’intéressais, et le ministère public du quatrième tribunal d’arrondissement en avait rendu plainte. Parmi les nombreux accusés, figuraient un quidam, garçon boucher, et Rossignol, depuis si ridiculement devenu Général d’armée. Je plaidai pour la partie civile, et malgré les efforts de ce même Parrein, que j’ai précédemment cité, et qui était aussi incriminé, je parvins à faire rendre le 30 mai suivant un jugement (exécuté depuis) qui prononça la peine de mort contre le boucher, et un plus amplement informé contre Rossignol et autres. (Ce même homme, que j’avais défendu avec tant de chaleur, a perdu la vie sous les poignards le 31 décembre 1792.)

On n’est plus étonné maintenant des menaces de Rossignol. Parvenu depuis plusieurs jours, et je ne sais comment, à la Commune provisoire, il pouvait les effectuer d’une manière terrible. C’est aussi ce qu’il a fait le lendemain.

Le reste de la journée n’eut rien de remarquable que les différentes allées et venues de Caron-Beaumarchais, qu’on avait arrêté le 23 ou le 24, et qu’on envoya à l’Abbaye. Sur le soir, on nous amena une fille d’environ trente-six ans, qui, je crois, se nommait Lebrun; elle nous assura qu’on s’était emparé d’elle sur son refus de dire où s’était refugié un comte qui demeurait avec elle.

Trois nuits passées sans fermer l’œil, et deux jours pendant lesquels je n’avais pu me procurer qu’une nourriture très-insuffisante, m’avaient jeté dans un état de dépérissement dont ceux qui me connaissent peuvent seuls se faire une juste idée. La patience m’échappa: j’assaillis tous les personnages qui passaient avec des écharpes, et leur dis qu’il y avait de la barbarie, des mauvais desseins cachés, de l’infamie, à retenir ainsi quelqu’un sans l’entendre. Un de ceux à qui je m’adressais, me reconnut, et me dit, avec des expressions fort obligeantes, qu’il lisait encore la veille un de mes mémoires, et que s’il causait la perte de ma liberté, je devais m’en applaudir.

Quelques instans après, on mit en liberté cette même Bataillot, qui avait passé six nuits sur une chaise, et l’on envoya à l’hôtel de la Force la dernière venue.

Accablé de lassitude, je recommençais à me plaindre hautement du déni de justice que j’éprouvais, lorsqu’un gendarme vint m’appeller tenant un papier à la main, et m’annonça qu’il m’allait conduire en prison. Je demandai à voir l’ordre dont il était porteur, il me le montra sans difficulté; voici les termes de cette nouvelle lettre de cachet: «Le concierge de l’hôtel de la Force recevra jusqu’à nouvel ordre le sieur Maton de-la-Varenne, se disant homme de loi, etc. etc. Signés ROSSIGNOL, CALLY.»

En voyant la signature de Rossignol, l’indignation et la colère s’emparèrent de moi. Furieux, je me rendis au comité de surveillance, qui était presque attenant au cabinet où j’étais, et je déduisis à un municipal mes griefs contre cet homme. Depuis ses menaces de la veille, j’avais fait prendre dans mon cabinet un exemplaire imprimé du jugement que j’avais fait rendre contre lui: je le remis à l’officier dont je parle, en le priant de s’en servir en ma faveur. Il me répondit avec beaucoup de douceur que j’avais raison, alla au comité faire lecture du jugement, mais ne put faire révoquer l’ordre, ainsi qu’il vint me l’annoncer lui-même. Je demandai alors à paraître pour me faire entendre; on me refusa encore cette justice.

Ne pouvant plus opposer de résistance utile, je demandai au gendarme un quart-d’heure qu’il m’accorda, et que j’employai à recevoir les consolations du vénérable Broussin. La nuit, il m’avait avoué qu’il était prêtre insermenté, mais qu’il n’avait été arrêté que comme soupçonné d’avoir des relations avec Durozoy, auquel il n’avait jamais parlé, et qu’il portait par prudence une perruque. Sur ce que je lui avais demandé s’il avait laissé ignorer sa qualité à la section où il avait d’abord été conduit: il m’avait répondu qu’il devait la confesser, même au péril de sa vie, et qu’il l’avait laissé écrire sur le procès-verbal. Voici les dernières paroles qu’il me dit à l’oreille, en m’embrassant: La charité chrétienne ne peut nous empêcher de voir qu’on a choisi bien des victimes; mais souvenez-vous qu’il ne tombera pas un cheveu de nos têtes que la providence ne l’ait permis pour notre plus grand bien. Adieu, nous ne nous rejoindrons peut-être que dans l’éternité. A ces mots, je le quittai en sanglotant, pour aller gagner un fiacre, que le gendarme avait fait avancer dans la cour de la Mairie. J’y montai sur les trois heures après-midi avec une parente qui ne m’avait quitté que la nuit pendant la détention dont je viens de rapporter les circonstances, et nous partîmes pour l’hôtel de la Force jusqu’où elle voulut m’accompagner.

Les divers propos qui avaient frappé mes oreilles à la Mairie me faisaient tellement craindre un massacre prochain dans les prisons, que, chemin faisant, je conjurai ma parente d’employer dès le jour même toutes mes connaissances, et de solliciter elle-même pour ma prompte liberté. Pendant que je l’entretenais de mes craintes, nous arrivâmes au quai Pelletier, qui était couvert d’une multitude considérable de personnes rassemblées pour voir passer l’abbé Sauvade, Guillot et Vimal, condamnés à mort pour la fabrication de faux assignats de Passy. Déjà nous avions presqu’entièrement dépassé le quai, et nous allions traverser la Grève, où nous apercevions la guillotine, lorsque deux hommes nous voyant dans un fiacre avec un gendarme et nous jugeant des malfaiteurs, se dirent: il faut guillotiner ceux-la, en attendant les autres. Cette motion arriva jusqu’à moi. Avant qu’elle fût connue du peuple, je parvins, de concert avec le gendarme, à faire prendre au fiacre une autre rue, et j’arrêtai devant l’hôtel de la Force, dont le fatal guichet s’ouvrit pour me recevoir. C’était le lundi 27 d’auguste 1792.

J’ai maintenant à tracer des scènes d’horreur auxquelles la postérité refuserait de croire, si elles n’étaient attestées par toute la génération actuelle, et si le supplice qui attend leurs auteurs n’en devait être une preuve incontestable.

Après avoir laissé inscrire mon nom sur ce même registre qui contenait l’écrou de Rossignol, pour une accusation d’assassinat, et avoir payé aux différens valets ce qu’ils me dirent leur être du, je demandai à être placé au quartier dit de la dette, comme le plus sain et le plus commode. On s’empressa de me satisfaire, car j’étais connu du concierge pour avoir rendu des services essentiels à plusieurs prisonniers, et l’on fit porter pour moi un lit de sangles à la chambre de la victoire.

En y entrant, je fus accueilli très-civilement de six prisonniers qui l’occupaient, du nombre desquels était Constant, qui avait quitté son métier de perruquier pour faire le sauvage, et avaler des cailloux tant au Palais alors nommé Royal, qu’à la foire Saint-Germain. Une indécence qu’il avait commise sur ses tréteaux avec une femme presque nue, qu’il voulait faire passer pour sauvage comme lui, les avait fait traduire à la police-correctionnelle, où ils avaient été condamnés chacun à une détention de deux années, dont il leur restait encore six mois à subir. Il s’était fait aimer du concierge par sa douceur, et avait été placé à la dette, où il gagnait beaucoup d’argent à coëffer et raser.

Je reconnus aussi un de mes cliens nommé Durand, à qui mon malheur arracha des larmes: il me força d’échanger mon lit contre le sien qui était beaucoup meilleur, et eut pour moi les attentions les plus marquées jusqu’à l’instant où nous fûmes séparés, ainsi qu’on le verra.

La réflexion, l’espoir que je mettais dans le zêle de mes amis, et plus que tout cela, un bon dîner, m’ayant rendu un peu de calme, je descendis au jardin pour y prendre l’air jusqu’à la fermeture. J’y vis une infinité de personnes qui avaient eu un rang distingué, et j’y reconnus principalement les chevaliers de Saint-Louis de la Chenaye, avec lequel sa qualité de trésorier du Musée de Paris, dont je suis membre, me donnait des liaisons depuis dix ans; de Rulhière et Saint-Brice, les abbés Bertrand, ci-devant Conseiller au grand-Conseil, frère de l’ex-ministre, Lebarbier-de-Blinières, vicaire épiscopal, Flost, ancien vicaire de Conflans-l’archevêque, un autre, député à l’assemblée constituante; de Chamilly, valet de chambre de Louis XVI, et Guillaume l’aîné, notaire, tous arrêtés, soit pour la journée du dix, soit comme dénoncés pour leurs opinions. Nous nous donnâmes mutuellement des consolations, et nous promîmes que le premier qui recouvrerait sa liberté userait de tout son crédit pour la procurer aux autres.

Remonté à ma chambre où nous fûmes tous enfermés par des verroux et des serrures énormes, je me mis au lit et réfléchis jusqu’au lendemain matin à tout ce que je devais faire pour hâter mon élargissement. Dès la pointe du jour, j’écrivis à plusieurs de mes amis qui m’avaient, dans tous les tems, offert leurs services, à Panis, à Danton, alors ministre de la justice, puis député à la Convention, puis décapité le 16 germinal (5 avril 1794); à Charpentier, son beau père, limonadier quai de l’Ecole; à Camille Desmoulins, secrétaire du sceau, puis député. Mes amis, un surtout chez qui j’avais dîné le jour de mon arrestation, répondirent que les circonstances orageuses où nous nous trouvions leur faisait craindre de se compromettre; Danton promit de s’occuper de mon affaire et n’en fit rien; son beau-père lui parla ou ne lui parla point de moi, quoiqu’il eût pourtant bien promis de me recommander; Desmoulins, contre lequel j’avais, en 1790, plaidé, et fait prononcer des condamnations tout-à-fait désagréables, et que je devais croire mon ennemi, s’éleva au-dessus de tout ressentiment: il ne vit en moi qu’un homme de bien persécuté, et fit tous ses efforts auprès de Panis pour que je fusse interrogé ou relaxé. La peine de mort qu’il a subie depuis avec Danton, ne m’empêche pas de faire connaître la générosité dont il usa envers moi. Quant à Panis, il déclara à la personne qui lui remit mes lettres ne vouloir plus recevoir désormais de sollicitations. Puissent les larmes qu’il a fait verser à tant de malheureux et à leurs familles tomber en gouttes brûlantes sur son cœur! puisse le remords déchirer son âme!

Mes jours se passaient ainsi dans la prison, à une correspondance continuelle. Un désagrément que je sentais bien vivement, était celui de ne pouvoir ni fermer mes lettres, ne en recevoir de cachetées, ni voir aucun être du dehors. Quoique nous ne puissions avoir aucune communication externe sur les affaires des circonstances, il n’en transpirait pas moins parmi nous que tous les prisonniers de la capitale étaient menacés d’un massacre prochain. Les abbés Bertrand et Flost combattaient ce bruit; ce dernier sur-tout disait, en parlant des nombreux ecclésiastiques insermentés qu’on avait arrêtés: Si Dieu a permis que nous fussions relégués ici, ce n’était pas pour nous livrer à la mort. Ce raisonnement d’un homme pieux, prononcé avec cette onction qui va au cœur, tempérait les craintes, et chacun rappellait son courage. Mais une nouvelle qui nous parvint le 31 d’auguste au soir, pensa nous le faire perdre. Pétion qui était alors, ainsi que Marat, le dieu du jour, et qu’on a depuis voué à l’exécration comme cet autre monstre, était venu sur les cinq heures à l’assemblée législative, accompagné de sa municipalité; et l’un des membres y avait tenu ce langage atroce: Nous avons fait arrêter les prêtres perturbateurs; nous les avons mis dans une maison particulière, et dans deux jours le sol de la liberté en sera purgé. En effet, le 2 et le 3 septembre ils furent égorgés. Mais n’anticipons pas.

Déjà mon emprisonnement durait depuis environ quatre jours, quand je reçus une lettre par laquelle on m’annonçait qu’on allait sérieusement s’occuper de moi, et qu’on espérait m’embrasser le soir même. Le lendemain matin, on se plaignit dans une autre lettre, de la lenteur qu’on mettait à me rendre justice; et faisant allusion à Rossignol qui m’avait envoyé en prison, on me marquait que le rossignol ne chante pas toujours. Quelques instans après, on me remit un billet de ma mère, ainsi conçu:

«Le secrétaire du Maire (Jozeau, ancien Avocat) m’a dit qu’il fallait que vous fissiez, pour la municipalité, un mémoire, par lequel vous représenterez qu’il est de toute nécessité que vous paraissiez mercredi au tribunal de Ste. Geneviève. Il y a tant d’entraves dans les affaires, qu’on ne peut pas travailler à votre liberté avant deux fois vingt-quatre heures. Vous écrirez aussi à M. Sergent, une lettre pour que j’aie une permission de vous parler; (elle ne l’a pas eue). Tranquillisez-vous, prenez patience et soyez sûr qu’on ne néglige rien ni devant Dieu, ni devant les hommes: sur-tout, soignez votre santé.»

Je travaillai donc sur-le-champ à un mémoire où je détaillai les circonstances de mon arrestation: «Aux moyens sur lesquels je fonde ma demande en liberté, y disais-je, se joint un intérêt non moins puissant. J’ai été volé avec effraction le 10 juin dernier. Le procès s’instruit actuellement contre un nommé Lapointe, au cinquième arrondissement où je suis assigné pour le mercredi cinq septembre prochain. Faut-il que je sois ruiné et que le coupable triomphe parce que je ne suis pas libre?»

Ce Lapointe, dont les noms patronimiques étaient Louis-Claude, avait d’abord été garçon limonadier. Après avoir été impliqué dans plusieurs procès comme voleur, puis enfermé à Bicêtre, il recouvra sa liberté en promettant de dénoncer les brigands. Il fut réincarcéré pour le vol du garde-meuble de la Couronne, et redevint libre aux mêmes conditions. Il fut encore emprisonné le 7 juillet 1792, pour un vol avec effractions qui me fut fait, et parvint à sortir de la Force le 3 septembre suivant, en disant aux massacreurs qu’il n’y était que parce qu’il me devait 120 liv. Enfin le 8 messidor dernier (26 juin 1794), il a subi sur la place de Grève la punition due à ses crimes.

Je reviens à mon mémoire. Un de mes anciens confrères se chargea de le faire valoir à la Commune le samedi 1er septembre. Ses affaires, qui l’empêchèrent de s’y rendre, et les évènemens des jours suivans, rendirent inutile ma juste réclamation.

Ici mon cœur se nâvre, mes yeux s’inondent de larmes, la douleur me suffoque, et la plume me tombe des mains. Plaignons la nation juste et généreuse qui a pu laisser commettre des crimes jusqu’alors inconnus dans l’histoire du monde.

J’ai déjà dit que toute communication verbale avec les personnes du dehors nous était interdite, et que toutes les lettres qui entraient et sortaient de la prison étaient ouvertes par le concierge. Aucune nouvelle extérieure ne devait donc parvenir jusqu’à nous. Cependant, soit que l’envie d’en fabriquer, ou la crainte en eût créé, soit qu’un des guichetiers en eût indiscrètement confié quelqu’une: en descendant au jardin le dimanche deux septembre, sur les sept heures du matin, j’entendis un prisonnier qui disait à un autre que le Châtelet avait manqué d’être forcé pendant la nuit, et qu’on y aurait fait massacre, s’il n’était survenu des forces suffisantes pour en empêcher. Ce rapport, ainsi que je l’ai su quand j’ai été libre, était faux: il ne me laissa pas moins alors en proie à une agitation que j’eus soin de ne communiquer à personne.

Bientôt après, nous apprîmes que Verdun était assiégé, et qu’on demandait des troupes pour voler à sa défense. Alors, beaucoup de jeunes gens qui étaient détenus, soit pour des amendes prononcées contr’eux par la police-correctionnelle, soit pour des délits qui n’entraînaient point la peine capitale, prirent la résolution d’offrir leurs bras, et d’expier par une campagne glorieuse, ou par l’effusion de leur sang, les fautes qu’ils avaient commises. Je voulus bien rédiger leurs intentions dans un mémoire qu’ils firent passer aussitôt à l’Assemblée nationale.

Vers les deux heures après-midi, un grand homme assez mal vêtu vint du dehors trouver le nommé Joinville, chargé ce jour-la du guichet qui donne sur la rue des Ballets, et lui parla à l’oreille. Celui-ci parut un instant stupéfait de ce qu’il venait d’apprendre; puis il répondit assez haut: Qu’ils viennent, s’ils le veulent, les massacrer! par ma foi, je ne serai pas si bête que d’aller me faire tuer pour les prisonniers. Je n’ai appris ce fait que depuis ma liberté. La personne de qui je le tiens est incapable d’en imposer; elle venait pour m’apporter des nouvelles qui ne m’ont point été transmises, et a entendu la réponse de Joinville à l’homme dont je viens de parler; ce qui lui a causé pour moi les plus vives allarmes.

Un nommé Maignen, qui attendait depuis quinze ou seize mois le jugement de son procès, manquant absolument de tout, s’était avisé d’élever une cuisine dans le jardin avec des pierres provenant d’une démolition qu’on avait faite. Il avait obtenu, du concierge sans doute, la permission de faire entrer sa femme tous le matins dès l’ouverture, pour apporter les provisions et préparer les alimens. Leur qualité avait achalandé la cuisine, et presque tous les prisonniers du quartier de la Dette, sans en excepter les plus riches, s’y fournissaient. Ce jour, contre la coutume, les vivres étaient entrés en petite quantité, et manquaient déjà à l’heure où les distributions ne faisaient ordinairement que commencer. Nous ne sûmes à quoi attribuer cela.

Sur les trois heures, un gendarme qui était entré, je ne sais pourquoi, dans notre quartier, dit à l’un entre nous, qui nous en informa aussitôt, qu’on venait de massacrer vers le Pont-Neuf, sept personnes qu’on avait envoyées de la Mairie à la prison de l’Abbaye, et que la veille, des femmes à demi-ivres disaient publiquement sur la terrasse des Feuillans aux Tuileries, en parlant des détenus: C’est demain qu’on leur f… l’âme à l’envers dans les prisons. Un architecte, nommé P….. m’a assuré, il y a quelques mois, avoir passé sur la terrasse à l’instant même. Ces propos, et ce qu’on était venu dire à l’oreille de Joinville, font voir qu’on avait projeté le massacre des prisonniers.

Sur les sept heures, on en appellait très-fréquemment, et ils ne reparaissaient plus. Chacun raisonnait à sa manière sur cette singularité; mais nos idées devinrent plus calmes, lorsque nous vînmes à nous persuader que le besoin de forces avait fait accueillir le mémoire que j’avais rédigé le matin pour l’Assemblée nationale, et qu’on délivrait en conséquence tous ceux qui n’étaient point prévenus de délit graves. C’était particulièrement l’opinion de nos compagnons d’infortune de-Rulhière et de la Chenaye, avec lesquels je causais encore lorsqu’à huit heures on nous enferma tous. Hélas! ils ne prévoyaient pas le sort funeste dont ils étaient menacés.

Relégués dans nos chambres, nous entendions sans cesse ouvrir le guichet qui donne sur le jardin, et le guichetier Baptiste venait tantôt dans l’une, tantôt dans l’autre, chercher des prisonniers qui en sortaient avec mille démonstrations de joie: il s’adressait principalement alors à ceux qui n’avaient que des affaires de police-correctionnelle; ce qui bannissait nos craintes de la journée.

Un dîner, que la disette de vivres avait rendu fort-léger, et une promenade de tout l’après-midi, m’avaient donné de l’appétit: le bon Durand fouilla toute la chambre pour nous trouver de quoi souper. Un morceau de pain fort court, que nous partageâmes entre sept, et un verre de vin qui se trouva dans une bouteille, furent toute notre ressource. Je prenais le parti de la résignation, et j’allais me mettre au lit, lorsque j’aperçus dans le jardin un jeune homme, nommé Duvoy, qu’on n’avait point encore renfermé. Toute fierté étant inutile, je lui demandai s’il pouvait me donner de quoi souper; alors il se cramponna aux barreaux de notre fenêtre, et me présentait deux œufs, lorsque l’impossibilité de me procurer du feu pour les faire cuire, me les fit refuser.

J’essayais de trouver le sommeil, lorsque la porte de ma chambre s’ouvrit avec un bruit effroyable, et qu’on en fit sortir Delange, détenu correctionnellement. Un instant après, il fut suivi d’un vieillard de soixante-treize ans, nommé Berger, qu’on retenait depuis dix-huit mois en vertu d’un jugement semblable.

Les autres chambres de notre corridor s’ouvraient aussi sans cesse. Nous étions encore cinq dans la mienne; tous, excepté moi, se livraient à l’espoir consolant d’être élargis avant le jour, lorsqu’on vint chercher Durand. Celui-ci se tenait tout habillé sur son lit, pour ne pas se faire attendre. Il me serra la main, me promit de me donner de ses nouvelles, quelque chose qu’il lui arrivât, et sortit. Nous distinguâmes en-même tems la voix de Delange, qui, après avoir obtenu sa liberté, voulait absolument remonter à la chambre pour y prendre ses effets, et sur-tout un petit chien caniche blanc qui faisait tout son amusement. Ses sollicitations furent sans succès, parce qu’on voulait empêcher les prisonniers d’être informés des scènes affreuses qui se passaient déjà.

Pendant qu’on vuidait ainsi les chambres, nous apperçumes de la nôtre un nommé Caraco, qui craignant sans doute, à cause de la nature de son délit, de ne point obtenir l’élargissement que, suivant le bruit commun, on accordait aux autres, montait le long des pilliers de la galerie, inhabitée depuis l’incendie de la Force, et gagna les toîts pour descendre ensuite dans la rue où il fut massacré. Duvoy tenta aussi de s’évader; mais heureusement son peu d’agilité l’empêcha de réussir: je dis heureusement, car il s’est tiré d’affaire.

Vers minuit un nommé Barat, qui, par la situation de son local, était à portée d’entendre ce qui se passait, appella Gérard, mon camarade de chambre, et lui dit ceci, que je n’oublierai jamais: Mon ami, nous sommes morts: on assassine les prisonniers à mesure qu’ils comparaissent; j’entends leurs cris. A peine Gérard eut-il appris cette fatale nouvelle, qu’il nous dit: Notre dernière heure est venue, nous n’avons plus aucune ressource. J’avais quitté mon lit, pour être à portée d’observer et d’écouter; je répondis à Gérard, (et je m’efforçais de penser ainsi) que le bruit venait du peuple du Fauxbourg Saint-Antoine, qui faisait ses enrôlemens pour marcher au secours de Verdun, et qui traversait sans doute les rues pour se rendre auparavant à l’hôtel de ville.

A une heure du matin le guichet qui conduisait à notre quartier s’ouvrit de nouveau. Quatre hommes en uniforme, tenant chacun un sabre nud et une torche ardente, montèrent à notre corridor précédés d’un guichetier, en entrèrent dans une chambre attenante à la nôtre, pour faire perquisition dans une cassette qu’ils brisèrent. A peine furent-ils descendus, qu’ils s’arrêtèrent sur la galerie, où ils mirent à la question un nommé Cuissa, pour savoir où était Lamotte, qui sous prétexte d’un trésor caché dont il offrait de donner la connaissance, avait quelques mois auparavant, disaient-ils, escroqué une somme de 300 liv. à l’un d’entr’eux qu’il avait fait venir exprès dîner avec lui. Le malheureux qu’ils tenaient, et qui, a perdu la vie cette nuit-là, leur répondait tout tremblant qu’il se souvenait bien du fait, mais ne pouvait leur dire ce qu’était devenu le prisonnier. Résolus de trouver ce Lamotte, et de le confronter à Cuissa, ils montèrent avec ce dernier dans d’autres chambres, où ils firent de nouvelles recherches qui, suivant les apparences, furent inutiles, puisqu’ils dirent entr’eux: allons le chercher dans les cadavres, car il faut, nom de D… , que nous sachions ce qu’il est devenu.

J’entendis en même tems appeller Louis Bardy, dit l’abbé Bardy, qui fut amené et massacré sur l’heure, ainsi que je l’ai su. Il était accusé d’avoir, de concert avec sa concubine, assassiné et coupé en morceaux, cinq ou six ans auparavant, son frère, auditeur en la chambre des comptes de Montpellier, et déjouait la science de tous ses juges par la subtilité, l’adresse, l’éloquence même de ses réponses, et par les incidens qu’il faisait naître. Il avait anciennement reclamé sans succès mon ministère: je souhaite qu’il soit mort innocent.

On peut juger de la frayeur où m’avaient jeté ce mots: Allons le chercher dans les cadavres. Je ne vis plus d’autre parti à prendre que celui de me résigner à la mort. Je fis donc mon testament, que je terminai par cette phrase: «Je demande comme une grace à ceux qui me dépouilleront, je les somme même par le respect du aux morts, et au nom des lois qu’ils violent par des assassinats dont un jour la nation leur demandera compte, de faire passer à leurs adresses mon testament et la lettre qui y est jointe.»

A peine quittais-je la plume, que je vis de nouveau paraître deux hommes aussi en uniforme, dont l’un, qui avait un bras et une manche de son habit couverts de sang jusqu’à l’épaule, ainsi que son sabre, disait : Depuis deux heures que j’abats des membres de droite et de gauche, je suis plus fatigué qu’un maçon qui bat le plâtre depuis deux jours. Ils parlèrent ensuite de Rulhière, qu’ils se promirent de faire passer par tous les dégrés de la plus cruelle souffrance; ils jurèrent par d’affreux sermens de couper la tête à celui d’entr’eux qui lui donnerait un coup de pointe. Le malheureux militaire leur ayant été livré, ils l’emmenèrent en criant Force à la loi, puis le mirent nud, et lui appliquèrent de toutes leurs forces des coups de plat de sabres qui le dépouillèrent bientôt jusqu’aux entrailles, et firent ruisseler le sang de tout son corps. Enfin, après une demie-heure de cris terribles, et une lutte des plus courageuses contre ses assassins, il expira.

Trois quarts d’heure après, c’est à dire environ sur les quatre heures du matin, on vint chercher Baudin de la Chenaye, qu’on força de s’habiller. Comme sa chambre était au dessous de la mienne, et que nos croisées étaient ouvertes, j’entendis le guichetier lui dire lorsqu’il voulait prendre son chapeau: Laissez-le là; vous n’en avez plus besoin. Il sortit et marcha avec la fermeté du philosophe au milieu des deux hommes dont je viens de parler, et arriva au bureau du concierge, où il subit une espèce d’interrogatoire, après lequel l’interrogeant ordonna qu’on le conduisit à l’abbaye; ce qui voulait dire assommez-le. Il passa donc le fatal guichet d’entrée, et jeta un cri d’épouvante en appercevant un monceau de cadavres, se couvrit les yeux et le visage avec ses mains, puis tomba percé de coups.

Il était, ainsi que le précédent, accusé d’avoir trempé dans l’affaire du 10: hélas! il était innocent. Soixante ans de vertus, qui ont toujours été héréditaires dans sa famille, semblaient lui promettre une meilleure fin. Depuis sa mort, qui a fait à mon cœur une plaie incurable, j’ai su qu’une visite sévère faite dans ses papiers n’avait rien offert qui pût faire regarder son emprisonnement comme légitime, et que l’erreur de ses meurtriers a été constatée par un certificat délivré à sa respectable veuve. J’ai appris d’elle, en allant lui porter quelques paroles de consolation, qu’in nommé Toussaint, ci-devant domestique d’un ancien procureur au Parlement, nommé Chatelain, s’est vanté d’avoir été un des juges à l’hôtel de la Force dans la nuit du 2 septembre, et d’avoir condamné à mort ce même la Chenaye, aux sollicitations duquel il doit une pension dont il jouit pour s’être trouvé au siége de la Bastille.

Une infinité de détenus des différens corps de logis de la prison, tels que Standé dit l’Allemand, André Roussey, l’abbe de la Gardette, Simonot, de Louze-de-la-Neuf-ville, Etienne Deroncières et autres, eurent successivement le même sort que l’infortuné la Chenaye. Je craignais à chaque ouverture de guichet d’entendre prononcer mon nom et de voir entrer Rossignol. Le trouble de mes sens ne m’empêcha cependant point de penser aux moyens de me soustraire à la fureur des assassins, s’il était possible. Je quittai ma robe-de-chambre et mon bonnet de nuit pour me vêtir d’une grosse chemise fort sale, d’une mauvaise redingotte, sans gilet, et d’un vieux chapeau rond que, dans la crainte de ce qui arrivait, je m’étais fait apporter deux jours avant. Je pensai qu’ainsi couvert, je ne serais pas soupçonné d’être du nombre des gens d’éducation qu’on immolait comme traîtres. On verra que cette précaution ne m’a point été inutile.

Sur les cinq heures, on vint chercher les abbés de Blinières et Bertrand. Un homme qui était dans le jardin cria à l’Abbaye; mais un fédéré qui était au guichet, dit qu’il ne fallait point leur faire de mal. J’ignore quel a été le sort du premier: mais je sais que le second s’est tiré d’affaire, car je l’ai revu plus d’une année après.

A six heures et demie, on se présenta une seconde fois à la chambre des deux ecclésiastiques pour en faire sortir le notaire, (Guillaume l’aîné) qui l’habitait aussi. Tous les événemens dont il avait été témoin depuis la fermeture de la veille lui ayant fait croire sa vie dans le plus grand danger, il hésita d’ouvrir sa porte qu’il avait barricadée ou fermée intérieurement. Alors les hommes qui l’assaillaient se répandirent en blasphêmes, le traitèrent d’ennemi de la nation, de scélérat, et allèrent chercher du renfort. A peine étaient-ils disparus, que malgré le saisissement où j’étais moi-même, je lui observai par ma fenêtre, et sans pouvoir être vu de lui, qu’il venait de commettre une grande imprudence en résistant: Eh monsieur, me répondit-il, ignorant sans doute à qui: On n’assassine pas les gens sans les entendre. Ceux qu’on était allé chercher arrivèrent en même tems; il leur ouvrit sa porte, et ils se saisirent de lui. J’ai été inquiet sur son sort pendant plus de quinze jours; enfin, j’ai su qu’il avait été relaxé.

Après toutes les expéditions qu’on vient de lire, plusieurs des individus qui, suivant le langage usité entr’eux, faisaient justice des traîtres, se répandirent sur notre galerie et dirent qu’il fallait lâcher les autres. Un cri de vive la nation, qui fit entendre le premier Decombe de St.-Géniés, auquel on a rendu la liberté, fut la réponse des prisonniers qui restaient, et Benjamin Harel-la-Vertu, l’un d’eux, fut emmené sur l’heure presqu’en triomphe.

On sait que toutes les chambres de mon corridor avaient été vuidées, à l’exception de la mienne. Nous y étions encore quatre qu’on semblait avoir oubliés, et nous adressions en commun nos prières à l’Eternel pour qu’il nous tirât du péril. Pendant que nous étions dans cette situation mille fois plus horrible que la mort, le guichetier Baptiste vint nous visiter seul, nous parla des meurtres sans nombre qu’il avait vu commettre, nous dit qu’il nous avait sauvés en protestant que nous étions emprisonnés pour batteries, qu’on avait voulu le tuer lui-même à cause de nous, que nous n’avions plus plus rien à craindre, et qu’il répondait de nos personnes. L’assurance qu’il nous avait sauvés me parut un moyen imaginé par lui pour exciter notre générosité; car je l’avais vu exécuter tout en tremblant, et sans oser répondre, les ordres qu’il recevait: néanmoins, je lui pris les mains et le conjurai de nous faire sortir, en lui promettant de lui donner ou faire donner cent louis, s’il me conduisait chez moi ou chez quelqu’un de mes parens. Du bruit qu’il entendit le fit retirer précipitamment.

Nous entendîmes aussitôt, et nous apperçûmes même de nos croisées, près desquelles nous étions couchés à plat-ventre, pour n’être point vus, douze ou quinze hommes armés jusqu’aux dents et la plupart couverts de sang, qui tenaient conseil à voix basse dans le jardin: Remontons dans toutes les chambres, disait l’un d’eux, et qu’il n’en reste pas un seul; point de pitié!

A ces mots, je tirai de mon gousset un canif que j’ouvris. Je m’interrogeais sur l’endroit où je devais m’en frapper, lorsque je réfléchis que la lame était trop petite pour me percer mortellement sur l’heure, et que ce serait me livrer d’avance aux tourmens qui me menaçaient peut-être. La religion vint à mon secours; je pris la résolution d’attendre l’événement, et répétai plusieurs fois l’In manus, en excitant mes compagnons d’infortune, sur-tout Gérard, à nous jeter entre les bras de la Providence.

Entre sept et huit heures, quatre hommes armés de bûches et de sabres vinrent nous déclarer qu’il fallait les suivre. Un d’eux, haut d’environ six pieds, et dont l’uniforme me parut celui d’un gendarme, tira à quartier Gérard; il causèrent à voix très-basse et firent des gestes qui me firent soupçonner une corruption. La conversation finit par ces mots du prisonnier: Comme vous voyez, mon camarade, je n’ai été arrêté que pour avoir souffleté un aristocrate. L’accusation pour laquelle il était détenu était, malheureusement pour lui, d’une bien plus dangereuse conséquence: je ne crois pas devoir en rendre compte.

Pendant le colloque dont je viens de parler, je cherchais partout des souliers pour quitter les pantoufles de palais que je portais. Forcé de renoncer à ma recherche, je descendis avec les autres, et vêtu comme je l’ai dit précédemment. Constant, dit le sauvage, Gérard, et un troisième dont le nom échappe à ma mémoire, étaient libres de tout leur corps; quant à moi, quatre sabres étaient croisés sur ma poitrine. Mes camarades obtinrent leur élargissement sans paraître au bureau du concierge (Bault); je fus traduit devant le personnage en écharpe qui y siégeait. Il était boiteux, assez grand, fluet de taille. Il m’a reconnu et parlé sept ou huit mois après. Quelques personnes m’ont assuré qu’il était fils d’un ancien procureur, et se nommait Chepy. En traversant la cour dite des nourrices, je la vis pleine d’égorgeurs que pérorait Pierre Manuel, alors procureur de la Commune,1 puis député à la Convention, à laquelle il a donné sa démission, puis enfin exécuté à mort (le 24 brumaire dernier, 14 novembre 1794). Arrivé au tribunal terrible, j’y fus interrogé ainsi: Comment vous nomme-t-on? Quelle est votre qualité? Depuis quand êtes-vous ici? Mes réponses furent simples: Mon nom est Maton-de-la-Varenne, je suis ancien Avocat, et détenu ici depuis huit jours, sans savoir pourquoi: j’espérais ma liberté samedi dernier, mais les affaires publiques l’ont retardée.

Je m’abstins de parler de Rossignol; car j’étais au milieu de tous ses camarades du fauxbourg, qui m’eussent immolé à son ressentiment, et dont un disait derrière moi sans me connaître: Vas, monsieur de la peau fine, je vas me régaler d’un verre de ton sang. Le soi-disant juge du peuple cessa ses questions, pour ne pas perdre de tems; mais il ouvrit le régistre de la prison, et après l’avoir examiné, il dit: Je ne vois absolument rien contre lui. Alors toutes les figures se déridèrent, et il s’éleva un cri de vive la nation, qui fut le signal de ma délivrance.

Ce fut dans ce moment que je sentis plus vivement qu’en aucun autre la grandeur du péril auquel j’échappais, et qu’une pâleur très-voisine de l’évanouissement, se fit remarquer sur mon visage. Je fus enlevé sur-le-champ, et conduit hors du guichet par des hommes qui me soutinrent sous les aisselles, en m’assurant que je n’avais rien à craindre, et que j’étais sous la sauve-garde du peuple.

Je traversai ainsi la rue des Ballets, qui était couverte de chaque coté d’une triple haie de gens des deux sexes et de tous les âges. Parvenu au bout, je reculai d’horreur en appercevant dans le ruisseau un monceau énorme de cadavres nuds, souillés de boue et de sang, sur lesquels il me fallut prêter un serment. Un égorgeur était monté dessus et animait les autres: j’articulais les paroles qu’ils exigeaient de moi, quand je fus reconnu par un de mes anciens cliens qui, sans doute, passait par hasard. Il répondit de moi, m’embrassa mille fois, et appitoya en ma faveur les massacreurs même. Son nom est Colange, Napolitain, fabricant des cordes à violons, rue de Charonne.

On voulut d’abord me mener boire et manger au comité de Saint-Louis; je refusai, en disant qu’échappé à la mort, je devais aller consoler plusieurs personnes qui pleuraient peut-être ma perte. Mes raisons furent goûtées; je demandai un fiacre à cause de ma faiblesse; après avoir passé à pied une partie de la rue Saint-Antoine, où je fus rencontré et embrassé encore par trois personnes, il en passa un dont on fit descendre ceux qui l’occupaient, et j’y montai avec mes conducteurs, dont le nombre s’augmenta tellement en chemin, que le siége du cocher, les portières, l’impériale et le derrière en étaient couverts.

On se rappelle que j’ai failli perdre la tête à la guillotine le 27 d’auguste en traversant le quai Pelletier sous la conduite d’un gendarme: il semble qu’un génie malfaisant était acharné à ma perte, et voulait que je tombasse sous le fer des assassins, à la place de Grève, soit en allant en prison, soit en revenant dans mes foyers. Au coin du même quai, un homme qui, à mon extérieur défait, et au désordre de mes vêtemens, me prit pour un conspirateur ou pour un criminel d’un autre genre, saisit la bride d’un des chevaux du fiacre, et s’écria, en excitant contre moi l’indignation publique: Il ne faut pas qu’il aille plus loin; assommons-le ici. A peine avait-il achevé, qu’un sabre fut levé sur lui par un jeune homme qui se tenait à une portière; il aurait été pourfendu jusqu’à la ceinture sans un mouvement qu’il fit assez à tems pour éviter le coup.

Cet événement ne fit qu’augmenter l’espèce de pompe de ma marche triomphale pendant laquelle je me rappellais ces paroles du psalmiste: Circumdederunt me dolores mortis. Sans cesse j’entendais des cris de félicitation autour de moi: Citoyens, disait l’un, voilà un patriote qu’on avait renfermé pour avoir trop bien parlé pour la Nation. –Voyez ce malheureux, disait un autre: ses parens l’avaient fait mettre aux oubliettes pour s’emparer de ses biens. En même-tems, chacun se passait autour de la voiture pour me voir, et l’on m’embrassait sans cesse par les portières.

Au milieu de ces accueils, qui en épuisant ma sensibilité, anéantissaient mes forces phisiques, j’arrivai en face de la rue Planche-Mibray. Mes conducteurs m’annoncèrent que j’allais traverser le pont au Change pour voir sur sa culée les cadavres des scélérats dont on avait fait justice au Châtelet, et ensuite dans la cour du Palais ceux des prisonniers de la Conciergerie. Alors, je rappellai ma présence d’esprit pour demander à ne point voir ce spectacle hideux qu’il me serait impossible de supporter une seconde fois. Ma prière fut écoutée, et nous enfilâmes le point Notre-Dame, d’où par des rues adjacentes, nous parvinmes à celle de la Barrillerie, où demeurait mon père. Mon arrivée chez lui causa la plus vive émotion à ma mère. J’éprouvai aussi quelques instans de saisissement, après lesquels je sentis ses joues collées sur les miennes, qu’elle arrosait de larmes. C’était, comme on le voit, le trois septembre. Après avoir passé environ une heure à la maison paternelle où ceux qui m’y avaient conduit n’avaient voulu accepter qu’un simple rafraîchissement, la crainte où j’étais qu’on ne vint m’y reprendre me détermina à m’aller retirer dans un lieu sûr. En chemin, je sus que l’infortunée Lamballe avait été massacrée presqu’à l’instant de ma sortie. Un particulier nommé Cressac, en faveur duquel j’avais fait un mémoire à imprimer dans son affaire, fut aussi élargi en même tems. Avant de l’être, il vit entrer dans sa chambre un homme, qui, après lui avoir demandé gaillardement la cause de sa détention, et lui avoir promis de s’intéresser à lui quand son tour arriverait, parce qu’il croyait le connaître, le rassura en lui disant: Au surplus, si tu es condamné, ne t’inquiète pas, j’aurai soin que le coup ne te fasse pas languir. Ce client a été réincarcéré pendant dix-sept mois sous Robespierre, et n’a échappé une seconde fois à la mort qu’après celle de ce monstre.

Il était environ deux heures, lorsque les massacreurs, accablés de fatigue, et ne pouvant plus lever les bras, quoiqu’ils bûssent continuellement de l’eau-de-vie, dans laquelle Manuel avait fait mettre de la poudre à canon pour entretenir leur fureur, s’assirent en rond sur les cadavres qui gissaient en face de la prison, pour reprendre haleine. Une femme, qui avait un panier rempli de petits pains, vint à passer; ils les lui prirent, et en trempèrent chaque morceau dans les plaies de leurs victimes palpitantes. Jamais les cannibales ne se montrèrent aussi féroces et barbares.

Les détenus de la prison que je quittais, n’étaient pas les seuls sous la hache meurtrière: ceux des autres, des églises et des couvents y étaient de même. Pendant ces égorgemens, la force publique restait dans une criminelle tranquillité; Billaud-de-Varennes disait aux assassins: Respectables citoyens, vous venez d’égorger des scélérats: vous avez fait votre devoir, vous aurez chacun 24 liv. Les sanguinaires Gorsas et Brissot, dont l’échaffaud nous a depuis vengés (les 7 et 30 octobre 1794) se demandaient si tels ou tels avaient cessé de vivre, et savouraient de la mairie le parfum de leur chair en lambeaux; enfin, l’atroce Marat, et une horde d’hommes de proie comme lui, envoyaient par toute la France, sous le contre-seing du ministre de la Justice, la lettre suivante, qui a provoqué le meurtre des prisonniers à Lyon, de ceux d’Orléans à Versailles, etc.

«La Commune de Paris se hâte d’informer ses frères de tous les départmens, qu’une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons, a été mise à mort par le peuple; acte de justice qui lui a paru indispensable pour retenir par la terreur, ces légions de traîtres cachés dans ses murs au moment où il allait marcher à l’ennemi; et sans doute la Nation entière, après la longue suite de trahisons qui l’ont conduite sur les bords de l’abîme, s’empressera d’adopter ce moyen si nécessaire au salut public

Je commençais à me tranquilliser dans ma retraite, connue seulement chez mon père, lorsque sa domestique vint m’y trouver le lendemain, toute effrayée, et m’apprit que des camarades de Lapointe (qui, en déguisant les faits, comme je l’ai dit, avait obtenu sa liberté) s’étaient présentés dans ma maison, y avaient fait un bruit horrible, et juré que je périrais avant trois fois vingt-quatre heures, ainsi que ma parente, qu’on avait entendue juridiquement sur le vol qui m’avait été fait.

Je pris alors la résolution de quitter Paris pendant le tems des proscriptions, mais je n’en pus sortir que le 12, parce que les barrières avaient été fermées depuis le 10 d’auguste, et que Manuel à qui j’avais fait demander un laissez-passer me l’avait refusé. Je me retirai au Pecq, sous Saint-Germain-en-Laye, chez une veuve Leroy, comme pensionnaire.

Il me fallait du calme après tous les assauts que j’avais essuyés depuis le mois de juin; je croyais l’avoir trouvé, lorsqu’une personne qui seule savait où j’étais, vint me trouver le 14, et me dit avoir été averti la nuit par un homme dont elle me déclina le nom, qu’on avait expédié à la Mairie un nouvel ordre de m’arrêter, qui serait peut-être exécuté la nuit même, quoique je crusse ma retraite ignorée. Cet avis était une ruse imaginée par Lapointe et ses adhérens pour m’éloigner de Paris, et se faire, s’il était possible, décharger d’accusation en mon absence; il n’en eut pas moins beaucoup de poids sur mon esprit, celui qui me le faisait transmettre (Lami-Evette, dont j’ai reconnu depuis qu’on se servait à son insçu pour m’effrayer) m’étant redevable de la vie. Je passai une nuit presque semblable à celle du 2 au 3, et déterminé à me précipiter par la fenêtre de ma chambre, s’il arrivait quelque chose. Mes craintes ne se réalisèrent point, mais elles me déterminèrent à partir le lendemain pour me rendre, à pied et à travers la forêt, au village d’Eragny, où je restai caché pendant huit jours chez une pauvre veuve nommée Leroux.

On faisait alors dans tous les pays des visites domiciliaires. J’eus une nouvelle frayeur à Eragny; car j’y étais à peine, que la municipalité se répandit dans les maisons du lieu, sous prétexte d’y chercher des armes. Elle les visita toutes à l’exception de celle où j’étais, dans laquelle elle ne crut pas devoir faire de perquisition, aucun homme ne l’habitant. Ainsi la Providence qui m’avait conservé la vie à l’hôtel de la Force, me protégea encore visiblement dans ma seconde retraite.

Le résultat des travaux journaliers de l’Assemblée législative m’y parvenant, je lus les divers décrets qui défendaient de porter atteinte à la liberté individuelle sans des formalités rigoureuses qui ne pouvaient avoir lieu que dans les cas de délits graves. N’en ayant commis aucun, et ma santé délabrée ne me permettant pas de continuer le régime de vie que je menais à Eragny, je crus pouvoir reparaître, et je retournai au Pecq, où je restai pendant près de deux mois, après lesquels je revins dans la capitale.

En y rentrant, j’ai appris avec un chagrin qui a r’ouvert les plaies de mon âme, que le pieux ecclésiastique Broussin, qui m’avait fait à la Mairie des adieux si touchans le 27 d’auguste, avant ma translation à la Force, avait été massacré le dimanche 2 septembre à 5 heures du soir, lorsqu’on le conduisait à l’Abbaye.

J’ai su aussi que l’abbé Flost s’était soustrait aux meurtriers, et plus d’un an après, qu’il était en Angleterre; que le bon homme Durand, qui avait eu pour moi des attentions si délicates dans la prison, avait passé sept jours et neuf heures sans nourriture, et buvant seulement de son urine dans sa tabatière, dans une chambre où on l’avait relégué pour prendre sur lui des renseignemens qu’on présumait devoir lui être favorables. Je lui écrivis, sans savoir le lieu de sa retraite, pour lui annoncer ma délivrance, et le féliciter de la sienne. Peu de tems après, la personne qui s’était chargée de lui faire parvenir ma lettre, me remit la réponse suivante, qu’elle m’assura venir de Londres:

«24 décembre 1792.»

« Et moi aussi, mon cher monsieur; à peine délivré, à peine jouissant de ma délivrance toute miraculeuse, j’appris, sur la demande que je m’empressai de faire; ah! j’appris avec ce plaisir indicible que les âmes sensibles, bonnes et reconnaissantes savent seules goûter, que mon zélé est si fort dévoué défenseur avait échappé aux a…..ins; cette nouvelle infiniment agréable et consolante dissipa mes cruelles inquiétudes, mit le comble à mes vœux. A cela près, cette satisfaction de le voir, de l’embrasser, de le presser contre mon sein…..! Je le désirais ardemment; mais le moyen. J’ignorais, mon cher monsieur, votre retraite; on se renfermait à dire que vous étiez à S. G……; en demander davantage eut été une indiscrétion à laquelle on n’aurait probablement pas satisfait. Les circonstances étaient autant pour vous que pour moi très-critiques: de-là les réticences, la circonspection de la part de vos amis et des miens; ceux-ci en étaient volontiers plus alarmés que moi; ils eussent plutôt consenti que je me rendisse auprès de vous en personne que de confier une lettre dont les inconvéniens sont toujours incalculables; par-là, impossibles à parer: et je dus être docile à leurs volontés. Ah! si je l’eusse sue, votre retraite, rien au monde ne m’eût retenu; vous m’eussiez bientôt vu arriver et me précipiter dans vos bras. Quelle scène touchante se fût alors passée! quelle émotion! quel ravissement! quel épanchement! quelle consolation pour deux bons cœurs qui se connaissent, et unis par un de ces coups de l’infortune et de la scélératesse des hommes, séparés ensuite par cette même scélératesse à son comble, et réunis enfin miraculeusement, non sans avoir souffert les luttes les plus terribles……! Ah! mon bon ami, (permettez-moi une expression qui m’a tant flatté) puisse-t-elle vous flatter autant! Oui, j’eusse volé dans vos bras, je n’eusse jamais parti de Paris sans vous donner cette marque de ma confiance et de mon grand attachement. Loin de vous donc cette idée que j’aurais pu douter de votre discrétion; d’autres considérations ont pu seules rendre ma sœur, particulièrement, circonspecte: je lui dois cette justice, je me la dois à moi-même; rendez-nous la, et vous vous la rendrez en même à vous même.

Vous allez, dites-vous, écrire les angoisses par où vous avez passé; cet agonie si terrible à laquelle vous avez résisté: vous m’en promettez un exemplaire; je ne le lirai pas sans le plus grand intérêt; sans doute, que j’aurai plus d’une fois à trembler et à frémir…..! Dieu! c’est sous tes yeux que se sont passées ces scènes incroyables, tant elles sont horribles. Tu l’as permis: donc tu l’as voulu…… et cependant Jean Hus et Jérôme de Prague ont été brûlés à Constance, par un arrêt de les santos padres du concile, pour avoir soutenu jusques dans les flammes que Dieu était auteur du mal comme du bien! Voilà les hommes. Mais comment concilier l’exécution de tant de criminels complots avec cette bonté, cette justice, cette surveillance de la Providence divine? etc. etc. etc.

Et moi aussi, j’aurais à écrire la plus long, la plus terrible agonie qu’homme qui vive et a vécu ait jamais souffert; mais il me faudrait une plume exercée…… Ciel! que n’ai-je pas vu de mes propres yeux! que n’ai-je pas entendu de mes propres oreilles! J’ai vu immoler la première victime. Cet assassinat m’apprit le sujet de cette visite et cet attroupement extraordinaire. Je sus de suite que le cri horrible: à l’Abbaye! était l’arrêt de mort, et celui non moins horrible, plus horrible encore: Vive la Nation! était l’annonce du dernier soupir rendu par la victime……! J’ai pu en voir et entendre d’autres immolées, les cris des mourans, le cliquetis des poignards, les coups de massue, les voix vocifères d’une multitude de monstres altérés de sang, demandant avec impatience de nouvelles victimes. Tout cela, je l’ai alternativement vu et entendu, hélas! trop long-tems…… mille coups m’ont percé; j’ai souffert mille morts, mille fois; j’ai expiré….. Combien était affreuse ma situation! Voilà donc le sort qui t’attend, malheureux D…..! Adieu ma sœur, adieu ce que je puis avoir de vrais amis. Et vous aussi, mon cher défenseur, je m’occupais de vous, je vous ai fait aussi mes adieux dans ces terribles instans. Mais hélas! ajoutais-je, où êtes-vous, vous que l’injustice poursuit? Peut-être êtes-vous déjà au rang des victimes; peut-être ai-je entendu vos cris mourans. Voilà ce qu’à l’approche du péril imminent je disais, et j’ai été dans le cas de le répéter plusieurs fois….. Un miracle m’a conservé, a conservé sans doute de même ce défenseur qui me sera toujours cher, que je n’ai garde d’oublier jamais, qui prendra toujours, je crois, le plus grand intérêt à mon bonheur, comme à mes infortunes. Je lui dois une réciprocité qui ne se démentira jamais: je le jure sur mon âme; je lui en donne encore pour garant une amitié dont il doit être aussi sûr que je le suis de celle que j’aime à croire qu’il me porte.

Vous m’embrassez, mon bon ami: et moi aussi je vous embrasse on ne peut d’un meilleur cœur, on ne peut plus affectueusement. Mais quand ces embrassemens se réaliseront-ils? Dieu veuille que ce soit bientôt! Ce sera pour votre client, votre véritable ami, un des plus beaux momens, une des plus douces jouissances de sa vie. Je vous la souhaite bien bonne et bien heureuse, cette nouvelle année c’est-à-dire, que je désire que l’an 1793 voie se réaliser les vœux journaliers que je fais pour votre bonheur.»

Pour justifier l’horrible carnage des journées trop mémorables des deux et trois septembre, on a prétendu, comme la lettre fabriquée à la Mairie l’avait déjà faussement annoncé à toute la France, qu’il existait dans les prisons une conspiration dont la découverte avait causé ces exécutions sanglantes. Cette accusation dont rien n’a jamais fourni le plus léger adminicule, et que la suite a démontrée aussi calomnieuse qu’elle était atroce, a été imaginée par les monstres qui les ont commandées et commises; elle ne fait qu’augmenter le nombre incalculable de leurs forfaits, dont le souvenir me fait toujours horreur, quoique dans l’Hercules furens, si cette tragédie est de lui, Sénèque le tragique ait dit:

…. Quae fuit durum pati,
Meminisse dulce est…..

La haine publique commençait à se manifester contre les massacreurs; cependant le péril où je m’étais trouvé me laissait toujours de vives frayeurs, et j’appréhendais qu’il ne se renouvellât. Quelqu’un ayant témoigné mes inquiétudes à Tuhau, ce valet de bureau qui disait pendant ma détention à la Mairie, lorsqu’on organisait le massacre des prisons: Voilà la mort aux traîtres qui s’apprête; il me fit proposer de me procurer pour quinze livres, une attestation telle qu’il s’en délivrait alors beaucoup, et portant en substance que le peuple n’avait rien trouvé à ma charge, en faisant justice dans les prisons. La crainte qu’une pareille demande fit penser à moi, et eût des suites funestes, m’en fit rejeter l’idée.

J’ai promis à mes lecteurs l’histoire exacte et simple de ma résurrection: je la leur livre remplie de détails souvent minutieux, que je n’ai pas cru devoir omettre. On a vu qu’elle a eu lieu le 3 septembre 1792; le même jour de l’année suivante j’ai trouvé à la campagne et dans un mariage suivant mon cœur, un adoucissement au milieu des chagrins qui dévoraient ma vie. C’est ce que j’exprimais dans un des couplets qu’il m’inspira:

L’ennui rongeur et la tristesse,
Obscurcissaient mes plus beaux jours:
Le sentiment de la tendresse,
Vont se les partager toujours.
Epouse aimable autant que sage,
Ah! ne crains pas le changement,
Heureux époux, malgré l’usage.
Je serai toujours ton amant.

La fureur des proscriptions qui avait fait couler des flots de sang, me paraissait alors éteinte; mais elle recommença de la manière la plus terrible. Un fantôme de tribunal que présidèrent longtems la scélératesse et l’ignorance, fut créé par Marat et Robespierre, qui trouvèrent ainsi un autre moyen d’égorger avec l’apparence des formes ce peuple abusé dont ils étaient les implacables ennemis. L’un reçut le prix de ses forfaits des mains d’une héroïne aussi vertueuse que belle, qui, nouveau Cnutius, se dévoua pour le salut de son pays, et dont je n’approuve pas cependant l’action: (Marie-Anne-Charlotte Corday d’Armans, décapitée le 17 juillet 1793, à l’âge de 25 ans) l’autre les expia sur l’échaffaud.

Chaque jour depuis les supplices tant désiré de ce dernier monstre, cette nué d’insectes altérés de sang qui avait pris naissance dans les putréfactions du 2 septembre, diminua visiblement; une partie se cacha en attendant de nouvelles proyes: mais le peuple auquel on avait tant dressé de piéges pour le rendre son propre exterminateur, ne voulait plus servir la rage délirante de ses bourreaux. Le buste de Marat, divinisé par eux, et dont ils avaient fait porter le dégoûtant cadavre au panthéon, fut brisé sur tous les théâtres où il était placé, et l’on y substitua celui du véritable ami des hommes. [J.J. Rousseau] Un acteur (Talma) prononçait en même-tems les vers suivans, que toutes les bouches répétèrent:

Oui jurons, jurons sur leur tombe,
Par notre pays malheureux,
De ne faire qu’une hécatombe
De ces cannibales affreux. etc.

Ailleurs on jeta du parterre un quatain commençant par ces deux vers, qui m’ont servi d’épigraphe:

Des lauriers de Marat, il n’est
point une feuille
Qui ne retrace un crime à l’oeil
épouvanté, etc.

Ce qu’on faisait dans les spectacles et dans tous les lieux publics, de petits enfans l’exécutaient aussi dans toutes les rues de Paris. Dans le quartier Montmartre, ils portaient en procession de petites figures du faux Dieu, et les jetaient dans l’égout en lui disant: voilà ton panthéon. La place du Carrousel fut en même-tems déblayée d’un mausolée qui lui avait élevé le crime.

Le premier pluviôse (20 janvier 1795) sur les sept heures du soir, une foule immense se rassembla dans le jardin du palais ci-devant royal, quoiqu’il fit un froid des plus rigoureux qu’on eût vus jusqu’alors. Des jeunes gens y placèrent un mannequin qui représentait un de ces hommes féroces et cruels qu’on appellait les Jacobins, dans les assemblées desquels on proposait d’égorger tous les séxagénaires. Il portait une couronne sur sa tête, des cheveux ronds plats et noirs, une figure qui suait le sang, et dont les gouttes formaient des sillons sur ses joues; il était revêtu d’une chemise et d’un pantalon rouges. De sa main gauche il semblait presser contre sa poitrine un porte-feuille bien rempli, et de la droite il tenait un poignard qu’il agitait en marchant. Il était porté sur un trône semblable à celui sur lequel siégeait Robespierre lorsqu’il fut amené à la Conciergerie, et ce trône était une chaise de paille à bras.

Dans ses agitations, pendant sa marche, souvent il paraissait se trouver mal; sa bouche béante semblait indiquer la soif dont il était dévoré.

Le mannequin arriva au Carrousel, où étaient la tombe (depuis ôtée) d’un autre scélérat nommé Lajouski, le buste, la lampe et la baignoire de Marat; il parut s’incliner avec respect. Arrivé près du lieu des séances de la Convention, on le fit mettre à genoux pour y faire amende-honorable et expiatoir; il fut conduit à la cour des jacobins, en face de la porte principale. Là, un orateur lui reprocha tous les projets forcénés qu’il avait conçus et tous les forfaits dont il avait souillé la France. A ce récit, l’indignation s’empare de tous les esprits, on s’arme de torches, on les applique sur toutes les parties de ce corps qui sua tant de fois le crime; il tombe en cendres, et ces cendres, recueillies avec tout l’enthousiasme d’une justice vengeresse, sont renfermées dans une urne funéraire; disons le mot, dans un pot-de-chambre, et déposées dans l’égout Montmartre avec ces cris: A bas les jacobins! à bas les terroristes! à bas les buveurs de sang!

«Il sera difficile, disait un journaliste, pendant qu’on faisait ainsi justice du monstre, de faire croire à la nation française que Marat, égorgé si l’on veut par une faction ou par son influence, doit être préféré à Jésus-Christ, crucifié par les Scribes et Pharisiens; il sera difficile de faire croire que l’effigie du prétendu martyr de la liberté, doit être substituée à l’image de l’homme que les Juifs ont mieux aimé clouer sur une planche, que de le reconnaître pour leur Messie; et que, dans nos édifices publics, au lieu du Dieu des chrétiens et des saints du paradis, nous serons obligés de vénérer Marat, les jacobins et les membres des comités révolutionnaires.

Jacobins, adorez Marat si vous voulez; faites un saint-suaire de sa chemise ensanglantée, des reliques de sa baignoire, des diadèmes de sa vieille couronne; un évangile de ses journaux, ou même de sa constitution monarchique, vous êtes libres: les Indiens adorent bien les excrémens du grand Lama, ils en font même des repas assez ragoûtans; chacun a sa fantaisie, il faut la laisser lui, qu’elle qu’absurde qu’elle soit. Mais on ne peut pas me forcer d’adorer l’image d’un mort que j’ai cru un assassin ou un insensé.

Si dans mon domicile particulier, ou dans telle autre localité où j’ai acquis le droit de rester, on me présente cette image comme un objet de vénération, j’ai l’incontestable droit de dire que je n’en veux pas, et si on insiste de culbuter la sotte figure et de rire au nez du prêtre imbécile qui me l’aura présentée.»

La jeunesse française n’était pas la seule qui brisât les autels de la féroce divinité: toutes les sections de Paris en ont fait autant avec un enthousiasme dont il est difficile de se faire une idée. Celle qui s’était nommée Marat, parce que le repaire de ce tigre était dans son arrondissement, a repris son ancien nom de Section du Théâtre français. Celle, dite depuis peu de Chalier, autre brigand, aux mânes duquel la malheureuse ville de Lyon a été sacrifiée, est revenue à sa précédente dénomination de Section des Therines.

Déjà l’opinion publique était prononcée de la manière la plus formelle, et l’on sollicitait le rapport du décret qui avait ordonné l’inauguration de Marat au Panthéon, au lieu de Mirabeau, lorsqu’un précédent portait que nul n’y serait placé que dix années après sa mort. Il y eut à ce sujet de grands débats dans l’assemblée Conventionnelle: enfin, le rapport fut prononcé le 20 pluviôse (8 février 1795). L’exécution de ce dernier décret donne un certain prix aux vers suivans, qui ont été improvisés lorsqu’on installa dans le temple des grands hommes le hideux pyginéc dont l’horrible mémoire vivra d’âge en âge, et dont le nom sera un injure pour les scélérats même.

« Le dernier jour de l’an second,
« La justice nationale
« Fit mettre hors du Panthéon
« Mirabeau, le Caméléon;
« Dedans, Marat le Cannibale.
« O des décrets l’heureux accord!
« Apèrs sa pompe triomphale,
« Marat entre, et voit comme on sort.

La juste exécration à laquelle on le condamne, et l’échaffaud qui s’élève pour punir les odieux ministres de ses volontés et de son culte, sont une grande leçon pour l’imbécile vulgaire. Le peuple connaît par une nouvelle expérience, dans quels excès l’a fait tomber une adoration servile, et les lâches partisans de la terreur voient en tremblant s’éclipser leur puissance précaire, dont la déception et l’imposture étaient les bases. Puissent les Français se persuader une fois que le règne de la barbarie est toujours passager, et que celui de la justice est éternel!

Presque continuellement éloigné de la capitale pendant l’espèce de dictature du dernier tyran qui en inonda de sang les places publiques, je crus devoir y revenir quand il eut reçu la punition tardive de ses forfaits. En y rentrant, un récit cruel a de nouveau déchiré mon coeur sensible.

Obligée de quitter Paris par le décret qui en excluait les nobles, la veuve de l’infortuné la Chenaye dont j’ai décret la mort tragique, s’était adressée au député Couthon, qui a fini depuis sur l’échaffaud avec Robespierre; pour savoir, si née roturière, elle était dans le cas de la sortie. L’affirmative lui ayant été répondue, elle s’était retirée à Meudon; mais la municipalité du lieu ayant requis d’elle l’exhibition de quelques papiers qu’elle n’avait pas cru, nécessaires, elle était revenue le 14 germinal (3 avril 1794) trouver Couthon qui l’avait fort mal reçue et lui avait jeté l’effroi dans l’âme.

Alors, elle rentra dans son domicile, rue d’Enfer en la Cité hôtel de Chavigny, régla les comptes de ses domestiques, avec l’apparence de la plus grande tranquillité, et se coucha le soir sur les dix heures. A peine étaient-ils retirés, qu’elle se vêtit simplement d’un bonnet de nuit, d’une camisolle et d’un tablier communs, puis se précipita par une de ses fenêtres dans la rivière, dont le courant l’entraîna jusqu’à Passy, où son corps fut retrouvé 27 heures après, et reconnu parce qu’elle avait au doigt son alliance, dans laquelle étaient gravés les noms de son mari et les siens. Je me hâte de terminer cette déplorable histoire.

A peine eus-je reparu dans le monde, que des parasites sans nombre qui se disaient mes amis, quand je les obligeais, m’accablèrent de félicitations, en me reprochant de ne les avoir point employés dans ma captivité; tandis qu’alors plusieurs d’entr’eux avaient déclaré ne vouloir point se compromettre. Ces hommes, je les dédaigne, et les laisserai végéter dans la classe méprisable à laquelle ils appartiennent, pour me livrer aux consolans devoirs de la paternité. Quant aux nombreux ennemis que la sévérité de mes principes et la juste fierté de mon âme m’ont suscités, je leur donnerais une espèce d’existence, même en souillant cet ouvrage de leurs noms et du récit de leurs perfidies. Qu’ils méditent et commettent de nouveaux attentats, si c’est ainsi qu’ils jouissent: tout entier à ma philosophie, je vivrai désormais sans les braver, comme sans les craindre.

J’aime à croire que les genres divers d’égorgemens qui, sous des tyrannies successives, ont désolé la France, en la couvrant de honte, ne se renouvelleront plus; que le philosophe qui, loin du tumulte des affaires, fait des voeux pour le bonheur commun, l’homme de lettres qui par des ouvrages où respire l’amour de ses semblables, enseigne les moyens de l’opérer, le négociant paisible dont le commerce vivifie l’Etat, l’artiste et l’artisan qui l’honorent par leurs connaissances et leurs travaux, vivront désormais dans la sécurité, sans craindre l’espionnage, les délations et l’échaffaud; et je ne puis mieux terminer cet écrit dont le sujet m’a causé tant de terreurs, qu’en rappellant aux dépositaires de l’autorité publique cette réflexion, consignée par Montesquieu dans son esprit des lois: QUAND L’INNOCENCE DES CITOYENS N’EST PAS ASSURE, LA LIBERTE NE L’EST PAS NON PLUS.

Notes:

1Dès le 28 d’auguste précédent, il s’était transporté avec Pétion aux carrières de Ménil-Montant, et ils y avaient fait r’ouvrir un puits qu’on avait comblé quelques mois auparavant. Ils avaient encore été reconnaître d’autres lieux d’excavation, notamment hors la barrière S. Jacques, dite Isoire; et personne n’ignore que c’est dans ces excavations qu’ont été transportés les cadavres des journées des 2 et 3 septembre, dont ils étaient les créateurs. (Note de Maton.)

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Les massacres de septembre, Appendice IV

DECLARATION

DU CITOYEN

ANTOINE-GABRIEL-AIME JOURDAN,

ANCIEN PRESIDENT DU DISTRICT DES PETITS-AUGUSTINS

ET DE LA SECTION DES QUATRE-NATIONS

Ce récit se trouve dans l’Histoire parlementaire de la révolution française, tome dix-huitième, pages 217-225, publié à Paris en 1835 par Paulin; ainsi que dans les Mémoires sur les journées de septembre 1792, pages 143-156, publié à Paris par Baudouin frères en 1823. On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.

La section de l’Unité, ci-devant des Quatre-Nations, m’ayant invité de lui faire part de ce que je sais touchant les trop fameuses journées du 2 septembre 1792 et suivantes, je vais répondre à ses désirs; mais j’annonce que je ne parlerai que des faits dont j’ai été témoin oculaire.

J’étais, à cette funeste époque, président de comité civil et de surveillance des Quatre-Nations. L’invasion des Prussiens qui s’avançaient sur Châlons avait jeté l’alarme dans Paris. Cent mille habitans de cette vaste cité se préparaient à marcher contre l’ennemi, et à le chasser hors du territoire français. Les comités de la section des Quatre-Nations étaient en permanence. Le dimanche 2 septembre, sur une heure après-midi, je proposai à nos collègues de nous arranger pour que moitié de nous allât dîner, tandis que l’autre moitié tiendrait le comité, afin que les affaires publiques ne souffrissent point de retard. Je ne sortis qu’à trois heures.

A mon retour, j’appris que, pendant mon absence, on avait massacré plusieurs particuliers qui avaient été amenés des prisons de la mairie dans quatre fiacres.

Je n’entrerai pas dans les détails de ces premières horreurs. Je ne les ai pas vues; mais la section possède encore actuellement dans son sein la plus grande partie de mes anciens collègues, qui furent témoins de ce qui se passa: entre autres le citoyen Monnot, rue des Petits-Augustins, qui fit un rempart de son corps à l’abbé Sicard, instituteur des sourds et muets; le citoyen Maillot, peintre, rue Saint-Benoît, qui sauva un particulier de Metz, nommé Dubalay, qui me connaissait et qui se réclama de moi. Le citoyen Maillot eut recours à une ruse aussi adroite que généreuse, et parvint, pendant quatorze heures, à dérober ce particulier aux recherches des assassins, quoiqu’il fût continuellement sous leurs yeux; et il finit par le soustraire à leur rage en leur présence.

Sur les sept heures du soir, tout était assez calme. Je profitai de ce moment pour vaquer à des affaires qui m’étaient personnelles et très-urgentes. Je revins sur les neuf heures. En entrant dans la cour de l’église de l’Abbaye, je vis une multitude d’hommes et de femmes rassemblés. J’entendis des cris répétés de vive la nation! au milieu desquels s’élevaient des hurlemens épouvantables. Ce vacarme était occasionné par des prisonniers que l’on tirait de l’Abbaye, que l’on amenait pour être massacrés dans la grande cour du jardin, et que, chemin faisant, on lardait de coups de sabres.

La porte du comité était dans cette grande cour du jardin. J’avance pour m’y rendre. On me laisse passer librement sous la porte charretière qui sépare les deux cours. En entrant dans cette cour, j’y aperçois une troupe de gens armés, à moi inconnus, qui massacraient impitoyablement toutes les malheureuses victimes qu’on leur amenait. La cour était jonchée d’environ une centaine de cadavres. Mais ce que j’aperçus de plus horrible, c’étaient des cadavres qui entouraient des tables couvertes de bouteilles de vin. Les verres dégouttaient le sang dont étaient fumantes les mains des cannibales qui buvaient dedans.

Pour parvenir au comité, il fallait monter cinq marches. Elles étaient également couvertes de cadavres sur lesquelles je fus forcé d’emjamber. Je trouvai au comité plusieurs de mes collègues stupéfiés d’horreur et d’effroi. Je leur aidai, non pas à faire le bien, mais à empêcher le mal le plus qu’il était possible. Nous trouvâmes les moyens de sauver plusieurs infortunés.

Sur le minuit, les sensations douloureuses et horribles que j’éprouvais à chaque instant, jointes à la vapeur du sang humain qui me porta au cerveau, furent cause que je me trouvai mal. Je cherchai en vain un flacon ou de l’eau. Comme je demeurais à deux pas, au coin de la rue Taranne, je sortis pour aller chez moi, à l’effet d’y prendre quelque soulagement.

Lorsque je me présentai sous la porte charretière, j’y trouvai un poste d’environ douze gardes nationaux que je n’avais pas remarqués en entrant. Ils me couchèrent en joue. Je fus plus surpris qu’effrayé; la crainte de la mort ne pouvait avoir d’action sur moi; je n’étais malheureusement que trop familiarisé avec elle. J’avançai sur ces gardes nationaux, je soulevai avec sang-froid leurs fusils, et je les élevai au-dessus de ma tête. Je reconnus celui qui les commandait: c’était le sieur Leprince, ancien perruquier, et qui, je crois, était officier de police. Je lui demandai s’il ne me connaissait pas: «Oui, me dit-il, je sais que vous êtes notre président; mais notre consigne est de laisser entrer tous les hommes et de n’en laisser sortir aucun. –Qui vous a donné une pareille consigne? –Le commandant du bataillon. –Je suis bien étonné qu’il vous ait donné de tels ordres, sans en avoir parlé au comité. Où est-il? Cherchez-le. –Nous ne l’avons pas vu depuis qu’il nous a placés ici, il y a cinq ou six heures. Nous sommes excédés d’horreurs et de fatigue.»

Je rentrai dans la grande cour; je cherchai le commandant de bataillon, je ne le trouvai pas. Je revins auprès du citoyen Leprince. «Je n’ai pas aperçu, lui dis-je, le commandant de bataillon; il est vraisemblablement à l’assemblée générale (elle se tenait dans la grande église). Laissez-moi passer; si je le rencontre, je vous ferai relever le poste.»

L’on me fit passage. J’allai dans l’église; j’y fis deux fois le tour de l’assemblée, je n’y vis point le commandant de bataillon. Mon malaise augmentant, je me décidai à me rendre chez moi. En sortant de l’église, je fus arrêté dans la cour par une haie de spectateurs, qui regardaient passer une victime que l’on traînait à la mort, en la tirant par les pieds et en la hachant à coups de sabres.

Je vis alors deux Anglais, un de chaque coté de la haie, vis-à-vis l’un de l’autre. Ils tenaient des bouteilles et des verres. Ils offraient à boire aux massacreurs, et les pressaient en leur portant le verre à la bouche. J’entendis un de ces massacreurs, qu’ils voulaient faire boire de force, leur dire : « Eh ! f….. ! laissez-nous tranquilles; vous nous avez fait assez boire; nous n’en voulons pas davantage.» Je remarquai, à la lueur de quelques flambeaux qui entouraient la victime, que ces deux Anglais étaient en redingote; elles descendaient jusqu’aux talons. Celui à coté de qui j’étais me parut être un homme d’environ trente-huit ans, de la taille d’environ cinq pieds quatre à cinq pouces, d’une complexion grasse; sa redingote était d’un vert clair, tirant sur l’olive; l’autre Anglais était plus maigre. Sa redingote me parut d’une couleur foncée, tirant sur l’ardoise. Je reconnus que c’étaient des Anglais, parce que je les entendis parler entre eux, et quoique je ne sache pas leur langue, je la connais assez pour la distinguer de toute autre, et en reconnaître l’accent. Je rentrai chez moi, où je pris quelques eaux spiritueuses. Je passai le reste de la nuit dans un état cruel, qui continua pendant environ six semaines, et qui aboutit à un coup de sang ou d’apoplexie, dont je me ressentirai toute la vie.

Le lendemain, je m’efforçai pour retourner au comité. Dans le cours de la matinée, sept ou huit massacreurs vinrent me demander leur salaire. «Quel salaire?» leur dis-je. Le ton d’indignation avec lequel je leur fis cette demande les déconcerta. «Nous avons passé, dirent-ils, notre journée à dépouiller les morts; vous êtes juste, monsieur le président, vous nous donnerez ce qu’il vous plaira.» Le citoyen L……, un de mes collègues, était à coté de moi; je lui proposai de donner un petit écu à ces monstres pour nous en débarrasser. «Ce n’est pas assez, me répondit le citoyen L…… ; ils ne seraient pas contens.»

Au même instant entra le citoyen Billaud-Varennes, alors officier municipal; il nous fit un grand discours pour nous prouver l’utilité et la nécessité de tout ce qui s’était passé. Il finit par nous dire qu’en venant à notre comité, il avait rencontré plusieurs des ouvriers (ce sont ses expressions) qui avaient travaillé dans cette journée, lesquels lui avaient demandé leur salaire; qu’il leur avait promis que nous leur donnerions à chacun un louis. Je me levai alors avec vivacité, et je lui dis: «Où voulez-vous que nous prenions ces sommes? Vous savez aussi bien que nous que les sections n’ont aucuns fonds à leur disposition!» Il fut interdit pendant un moment, ensuite il me dit qu’il fallait nous adresser au ministre de l’intérieur, qui avait des fonds destinés à cet objet.

Le citoyen L… m’observa qu’il devait aller dîner chez le ministre de l’intérieur, et il m’offrit de lui en parler. J’acceptai sa proposition, et je lui donnai sur-le-champ, par écrit, une autorisation pour demander au ministre une somme de 3,000 francs, de l’emploi de laquelle la section des Quatre-Nations justifierait.

Le citoyen L… me rapporta que le ministre lui avait répondu qu’il n’avait pas de fonds destinés pour de semblables objets: qu’il fallait s’adresser à la municipalité.

Les soi-disant ouvriers étant revenus, je leurs fis part de la réponse du ministre; ils allèrent le lendemain matin à la municipalité où ils ne purent parvenir à être entendus que sur les huit à neuf heures du soir. On leur dit (suivant leur rapport) qu’il était bien étonnant que la section des Quatre-Nations refusât de les payer; qu’elle avait des fonds pour cela.

Ces gens revinrent au comité; je venais de lever dans l’instant la séance, et nous sortions. Ils étaient furieux, et je vis l’instant où nous allions être massacrés. Heureusement le citoyen C…, l’un de nos collègues, nous sauva la vie, en leur donnant d’abord des assignats qu’il avait sur lui, et en les invitant à le suivre chez lui, pour leur donner le surplus de ce qu’ils demandaient.

Vraisemblablement ces ouvriers dirent aux autres ouvriers, qui avaient travaillé dans les autres prisons, que l’on donnait un louis dans le comité des Quatre-Nations. Le lendemain, un nombre considérable vint nous demander aussi son salaire. Craignant qu’il ne nous en résultat quelque aventure sinistre, je pris mon parti, et j’allai à la Commune pour m’expliquer avec les officiers municipaux. Je ne pus jamais entrer dans la grande salle, tant elle était pleine de monde. Je crus devoir m’adresser au citoyen Tallien, qui était alors secrétaire de la municipalité. Je lui expliquai le motif qui m’amenait. Il me répondit que cela ne le regardait pas, mais le comité d’exécution. J’avoue que je ne pus m’empêcher de tressaillir à ce mot d’exécution. Le citoyen Tallien s’en aperçut: «Ce n’est pas, dit-il, ce que vous pouvez penser, c’est un comité qui a été établi pour payer les dépenses ordonnées par la municipalité.» Il m’offrit un de ses commis pour m’y conduire.

Arrivé à ce comité, qui était composé de quatre ou cinq membres, je lui demandai quel était le parti qu’il voulait que nous prissions; que nous étions assiégés par une multitude de ces ouvriers qui nous menaçaient hautement; qu’enfin nous serions forcés d’abandonner le comité de la section. Le président me demanda si l’on n’avait pas trouvé des assignats et de l’argent sur ceux qui avaient été tués. «Quoi! m’écriai-je, faudra-t-il que ces victimes infortunées paient encore leur bourreau? Mais quand nous voudrions disposer de ces sommes, nous ne le pourrions pas, parce qu’elles ont été mises dans un sac, sur lequel nous avons apposé le sceau de la section, et une douzaine de ces gens-là y ont joint leurs cachets.» Le président me répliqua que ces gens-là étaient de très-honnêtes gens; et il ajouta que la veille ou l’avant-veille, un d’entre eux s’était présenté à leur comité en veste et en sabots tout couvert de sang; qu’il leur avait présenté dans son chapeau vingt-cinq louis en or, qu’il avait trouvé sur une personne qu’il avait tuée; que le comité d’exécution avait été si touché de cet acte de probité, qu’il avait donné à cet homme dix écus pour acheter une redingote, et, parlant par respect, une paire de souliers.

Un des commissaires qui était à gauche du président me dit: «Est-il vrai qu’il y a eu des personnes sauvées aux Quatre-Nations? –Oui, il y en a eu quelques-unes. –Combien? –Pas autant que j’aurais voulu. –Que dites-vous? Savez-vous que si ces scélérats avaient eu le dessus, ils nous auraient tous égorgés? –J’ignore ce qu’ils auraient voulu faire; mais tout ce que je sais, c’est que lorsque mon ennemi est à terre, je lui tends la main pour le relever et je ne l’assassine pas. –Oh! oh! monsieur, avec vos beaux sentimens, apprenez que ces gens-là savaient le nombre de leurs victimes, et que s’il leur en manque quelques-unes, la tête du président des Quatre-Nations leur en répond. –J’entends… Eh bien! j’ai juré de mourir, s’il le faut, à mon poste; mon poste est le fauteuil du comité des Quatre-Nations, l’on m’y trouvera toujours; mais, si l’on vient pour m’y assassiner, ne croyez pas que je me laisse égorger comme un mouton, ainsi que tous ces infortunés; soyez assuré que ce ne sera pas impunément.» En disant ces mots, je portai les mains sur des pistolets qui étaient dans mes goussets. Le président chercha à me calmer et finit par me dire que nous pouvions leur renvoyer tous ces ouvriers, et que le comité d’exécution verrait à s’arranger pour les satisfaire… Alors je me retirai.

Je finis ici ma déclaration; le surplus n’aurait rapport qu’aux comptes, ils ont été rendus dans le temps; la section les possède avec les pièces justificatives.

Mais qu’il me soit permis de faire quelques observations qui résultent de ma déclaration.

L’on ne peut se dissimuler que la journée du 2 septembre ne soit beaucoup plus flétrissante pour la France que celle de la Saint-Barthélemi. Du moins cette dernière était l’ouvrage de la cour d’alors, au lieu que celle-ci parait être l’ouvrage du peuple.

Il est donc de l’honneur du peuple français d’être lavé d’une pareille tache. Je présume que ma déclaration en découvre les moyens et indique le fil de cette trame infernale. Il y a tout lieu de croire que c’est le gouvernement anglais qui a été le moteur et l’instigateur de toutes les horreurs qui ont couvert la France de deuil.

Rappelons-nous que, dans les commencemens, le peuple anglais était enthousiaste de notre révolution. Le cabinet de Londres avait à craindre que les Anglais ne voulussent nous imiter. Il était donc de sa politique d’être en guerre avec nous et de nous y mettre avec l’univers entier. Le plus difficile était d’avoir le consentement du peuple anglais, afin d’en obtenir des subsides. Rappelons-nous aussi que c’est au moment où l’on apprit à Londres la journée du 2 septembre, que le peuple anglais demanda la guerre contre nous. Il y a donc tout lieu de soupçonner que le cabinet de Londres avait suscité cette journée: ce soupçon se tourne en une espèce de certitude, si l’on fait attention à ces deux Anglais dont j’ai parlé dans ma déclaration; je ne suis certainement pas le seul qui les ai vus. Il sera facile d’interroger à ce sujet la plupart des citoyens et citoyennes qui habitent autour de l’Abbaye, et qui étaient dans la cour de l’église, le 2 septembre, sur les onze heures du soir ou minuit. L’on pourrait encore interroger le limonadier et le marchand de vin qui demeuraient rue Saint-Benoît, vis-à-vis de la porte de l’Abbaye. Je présume que ce sont eux qui ont fourni à ces Anglais le vin et les liqueurs qu’ils faisaient boire aux massacreurs: peut-être dira-t-on que le crime de deux particuliers isolés ne prouve pas que le gouvernement anglais soit leur complice. Ce serait très-mal connaître le cabinet de Londres et son exécrable politique. Ne perdons pas de vue que c’est précisément à cette époque qu’il parvint à soulever le peuple en lui inspirant de l’horreur contre nous. D’ailleurs, de tout temps, tous les moyens lui ont été bons. Mais il est encore un autre fait dont tout Paris a eu connaissance, et qui coïncide parfaitement avec celui dont j’ai parlé. Apres l’exécution de Louis XVI, un Anglais remit un mouchoir blanc au bourreau pour le tremper dans le sang du roi. Peu de jours après, ce mouchoir fut arboré au haut de la tour de Londres. Aussitôt le peuple anglais devint semblable aux elephans que l’on rend furieux en leur montrant une couleur rouge. Il demande à grands cris l’anéantissement de la France. Si l’on rapproche ces deux faits, ils formeront une espèce d’identité qui peut amener à découvrir la vérité. Il sera facile de découvrir quel est cet Anglais qui a donné son mouchoir au bourreau; peut-être est-il un de ceux qui excitaient les massacres dans la nuit du 2 septembre. Pourquoi le bourreau accepta-t-il ce mouchoir? pourquoi le trempa-t-il, et pourquoi le rendit-il? C’est aux autorités constituées à suivre et à découvrir cette trame. Je suis convaincu qu’elles sont aussi jalouses que moi de l’honneur de la patrie, et qu’elles découvriront, aux yeux de l’univers et de la postérité, la source d’où sont découlés tous ces crimes affreux; elles purifieront le peuple français d’une tache qui sans cela serait indélébile.

Signé, JOURDAN

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Les massacres de septembre, Appendice III

SOUVENIRS D’UN VIEILLARD,
ou les Faits restés ignorés: journées des 10 août 3, 4, 5, 9 et 12 septembre 1792

par Nicolas Jovin

Ce témoignage des massacres de septembre a été publié à Bruxelles en 1843 par J. B. de Wallens. Etant presque impossible de trouver une copie d’époque, ce qui suit vient de l’ouvrage de G. Lenôtre, Les Massacres de Septembre, publié à Paris en 1907 par la Librairie Académique Perrin. On ne reproduit ici que ce qui à trait aux massacres de septembre.

DE L’INTERROGATOIRE ET DE LA LIBERATION DE M. LE COMTE DE CHAMILLY

Informé par les marchands bouchers forains et autres approvisionneurs qui se rendirent aux Halles le 3 septembre 1792, qu’à la prison de La Force on égorgeait les détenus, et que la majeur partie des égorgeurs se composait de bouchers qui me furent nommément cités, je conçus aussitôt toute l’ascendance que je pouvais avoir pour amener à la tranquillité des hommes égarés qui me connaissaient tous; ayant, dans leurs propres intérêts, récemment et officieusement fait d’étonnantes choses, notamment à l’occasion de leur envoi sur le marché de la cour des Miracles, quand la police, pour les contraindre de s’y rendre, voulut employer la force en se présentant aux Halles, avec deux cents hommes du centre, des artilleurs et deux pièces d’artillerie.

Animé des mêmes sentiments qui pendant le pillage et le carnage m’avaient fait le 10 août, lors écoulé, connaître et trouver le bonheur au milieu du péril, je me persuadai que je ne serais pas moins heureux, que je l’avais été en mon essai au château des Tuileries; qu’en ressemblante circonstance d’assassinats et de carnage, je devais y avoir été aguerri et ne pas balancer, ni craindre de me porter à la prison de La Force, lorsqu’il s’agissait d’y être secourable: ainsi pensant, toutes observations furent inutiles, je sortis à l’insu de mes bons parents et je m’y rendis, mais avant d’y arriver je fus humainement frappé de répugnance; la rue des Balais ne m’ayant offert en perspective qu’un lac de sang et des égorgeurs qui, rangés sur deux files, exécutaient l’horrible massacre conçu par la Commune de Paris.

Deux de ses membres, sous l’imposant décorum de l’écharpe communale, étaient installés au greffe de cette prison pour enhardir de leur présence les assassins par elle salariés, aussi les animer et les seconder dans l’exécution de ce crime, en prononçant la mort, en leur livrant les victimes.

Ayant alors remarqué que leurs vils satellites regorgeaient de vin, et que pour affronter et morguer la masse muette et gémissante, ils se faisaient bravade d’en boire tour à tour, à même les brocs de douze pintes, et se servaient de leurs coutelas rougis et fumant le sang des victimes pour se partager le pain qu’ils affectaient de dévorer avec rage; j’en conclus alors qu’il me fallait absolument renoncer au projet que j’avais formé de les amener à l’esprit de tolérance, ce qui pendant quelques instants me déconcerta.

Mais du milieu de la foule je gémissais de cette cruelle attente, dans laquelle je pensais être et devaient se trouver les détenus, qui, de l’intérieur de la prison, ne pouvaient manquer d’entendre le déplorable cri des victimes qui, à la porte même, se voyaient sans rémission frappées et percées du fer de ces meurtriers, puis traînées jusqu’à la rue Saint-Antoine, et par ces furieux mises en monceaux et foulées aux pieds, à demi mortes ou palpitantes encore.

L’humaine retenue me dispense de l’affligeant tableau que je pourrais faire de ce qui se passa sous mes yeux jusqu’au moment où j’entendis tout à coup les égorgeurs s’écrier: «C’est la tête du valet de chambre du roi qu’à présent il nous faut» et comme si le signal ou l’ordre venait d’en être donné, ils réitérèrent ce cri avec acharnement.

Alors inspiré et résolu de pénétrer en la prison, je parvins à entrer dans la première pièce du greffe où se trouvait établi le prétoire; les premiers détenus que je vis paraître devant les officiers municipaux qui y siégeaient comme chefs, dans l’exécution de ce massacre, furent envoyés à l’Abbaye; ces deux mots étaient à la fois le signal et l’irrévocable arrêt de mort.

J’en vis ensuite paraître un, qui au milieu de plusieurs archers, était par eux rigoureusement mené et tenu au collet, par le bout des manches et les pans de son habit; ceux qui le présentèrent ainsi annoncèrent aux officiers municipaux que c’était le valet de chambre du roi, et que, de la volonté du peuple, ils en demandaient la tête. «Ecce homo!» leur répondit un de ces barbares revêtu de l’imposante écharpe, puis craignant que ses satellites ne l’aient pas bien compris, il ajouta en détendant le bras droit et leur marquant de l’index la victime qu’il leur livrait: «Voilà l’homme!»

Les satellites qui aussitôt s’en saisissent, la fouillent et la dépouillent de tout ce qu’ils trouvèrent dans ses poches, et la malheureuse victime presque expirante de douleur, semblait encore désirer les aider, en conduisant leurs criminelles mains sur les objets qu’elle savait avoir.

C’est ainsi que le respectable comte fut dépouillé d’un couteau, d’un flacon, d’une montre très antique et guillochée, aussi de son portefeuille dans lequel il s’est trouvé à l’ouverture sept cent quatre-vingt-cinq francs en billets corsets, et deux billets de la caisse Guillaume, d’ensemble vingt-cinq sols.

Tandis que s’exécutait cette fouille, la victime contre laquelle l’arrêt de mort venait d’être prononcé éprouva une telle frayeur qu’elle tomba dans l’état de la plus déchirante agonie; en peu d’instants elle n’avait plus figure d’homme, toutes les membranes qui maintiennent la carnation de la face humaine se trouvèrent tellement irritées, qu’elles agissaient avec dix fois plus de vitesse que les rouages d’un mouvement à demi-seconde, et le vieillard qui, les mains religieusement jointes, se tournait comme pour porter ses regards vers le ciel et en invoquer la clémence, ne cessait de dire et redire: «Mon Dieu! mon Dieu! vous seul le savez, je n’ai fait de mal à personne; non, Messieurs, disait-il à ses bourreaux je n’ai rien fait, point fait de mal, je vous l’assure, etc…» Mais il est enfin par ces monstres entraîné, et déjà le malheureux a, tout en chancelant, fait les premiers pas vers la mort lorsque la Providence permit et voulut que, prenant part à sa douleur, je me récrie en ces termes:

«Serait-il possible, messieurs les officiers municipaux, que vous puissiez vous abuser jusqu’à croire, que le peuple à qui vous serez un jour, et peut-être dès avant demain, tenu de rendre compte de votre gestion, pense qu’en ce moment Ecce homo soit toute la forme judiciaire que vous prétendiez suivre pour décider ainsi de la vie des hommes, et livrer à la mort ceux dont on vous demande la tête? Il n’a, au vieillard contre lequel vous venez de rendre ce fatal arrêt, été imputé aucun grief, ni adressé aucun reproche et vous n’en connaissez pas même le nom, ne lui ayant, avant de prononcer la mort, fait ni demandes ni questions. Ainsi que nous l’attestons tous, (n’ayant été interrompu que par d’encourageants suffrages, je continuai), devons-nous abandonner la cause de ce vieillard quand nous savons tous que justice est la devise du peuple? A cet égard, qui voudrait ici sortir avec moi, je vais, j’en jure, dans l’instant même le faire prononcer.»

«Je me propose», me dit en me touchant l’épaule, un jeune homme, couvert de l’uniforme de canonnier bourgeois; nous sortîmes de suite, laissant le comte entouré des auditeurs qui, m’ayant appuyé de leurs suffrages, surent maintenir ses persécuteurs pendant quelques instants.

Sur le succinct rapport que je rendis publiquement, le peuple manifesta ses volontés et prononça que le valet de chambre du roi serait paisiblement interrogé et entendu, et que les objets dont on l’avait dépouillé lui seraient remis.

Nous nous empressâmes de retourner au greffe, mais avant d’y entrer, nous entendîmes le sinistre cri: A l’Abbaye.

Les assassins, en notre absence, venaient de faire itérativement prononcer sur le sort de cette victime dont ils se trouvaient une seconde fois saisis.

«Arrêtez tout cela, dis-je impérativement aux officiers municipaux, le peuple a prononcé, le valet de chambre du roi sera paisiblement interrogé et entendu; craignez qu’au refus de ce faire, il emploie les moyens de vous contraindre à respecter la loi qu’il vous prescrit: vous y êtes ici sommés, et ceux qui vous en demandent la tête le sont également de vous remettre, sinon de déposer à l’instant même sur votre bureau les objets dont ils l’ont dépouillé. Justice! et je vous le dis, la volonté du peuple et non le sang, le vol et le pillage, tel qu’il est informé que cela vient de se faire, sous nos yeux et en votre présence!»

Les deux officiers, debout, se consultaient à mi-voix, l’un d’eux bien déconcerté paraissait être indécis à l’occasion du comte, mais son collègue lui dit: «Faites donc ce que vous voudrez, quant à moi, comme a fait Pilate, je m’en lave les mains, et je vais continuer, car il faut du sang…» Il prit un siège et les archers lui présentèrent à l’instant un détenu qu’il envoya à la mort.

L’autre officier passa dans la deuxième pièce du greffe. Nous y suivîmes le valet de chambre du roi qu’il fit approcher et placer à sa gauche; les objets dont il avait été dépouillé furent apportés et déposés sur le bureau, et l’officier procéda à l’interrogatoire. Le comte alors déclara se nommer Christophe de Chamilly.

Cet interrogatoire eut lieu dans le plus grand trouble, mais tandis qu’il se faisait, toujours accompagné du jeune canonnier, je sortis nombre de fois du greffe pour disposer et entretenir le peuple. Enfin, j’en obtins, à l’unanimité, que le comte, fût-il même présumé coupable, serait conduit et installé en son domicile, sous une bonne et sûre garde pour y être au besoin requis. Telles furent les réclamations que je fis en cet appel au peuple, qui y adhéra avec amour et enthousiasme.

En cette occasion, je vis de près la mort, mais je ne sus la redouter, et lorsque les égorgeurs, au centre de la rue des Balais, me couvrirent de leurs poignards aiguisés, allaient m’en frapper, et que je vis le canonnier pâlir, et s’effrayer; sans me troubler je tins aux assassins ce langage:

«Vous qui prétendez audacieusement agir contre la volonté du peuple, qui, en observant votre conduite, vous veille de près, pensez-vous m’en imposer en me couvrant de vos baïonnettes et coutelas rougis de sang? Voyez donc mon bras (leur dis-je, le tenant détendu sous leur fer) et jugez si je tremble.» Les mots bravo, courage, vive la nation! ne frappez pas! ne firent qu’un seul cri, et, toutes les bouches en rendirent l’écho; nombre de personnes sortent de la foule et se dirigent vers moi, elles m’entourent et m’accompagnent, jusque dans la deuxième pièce du greffe, à la confusion des égorgeurs qui, effrayés des dispositions de la masse, restèrent muets.

«L’interrogatoire est absolument terminé et vos arrêts annulés, dis-je à l’officier municipal, en y entrant; le peuple vient en définitif de se prononcer et de conclure que le comte, valet de chambre du roi, soit à l’instant même conduit à son domicile; vous êtes à cet effet sommé de quitter le siège et de le protéger de votre présence, en nous accompagnant pour l’y installer; ne perdez pas un instant, il est impatient de le voir paraître; munissez-vous donc des objets qui vous ont été déposés, et sans différer, levez-vous et sortons.»

Ce langage ayant été appuyé et réitéré par ceux qui m’accompagnèrent, l’officier sérieux et pensif quitta le siège, et nous sortîmes de la prison; mais en se montrant au peuple, il pâlit et trembla.

La satisfaction qu’éprouva et manifesta la masse fut touchante; j’affirme avoir remarqué et vu répandre des larmes de sensibilité; aussi d’avoir au milieu de l’orage, en ce jour d’alarmes et de malheurs, goûté une deuxième fois le bonheur.

Nous longeâmes la rue des Balais, le comte était, à sa droite, tenu par l’officier; je le tenais au bras gauche ayant le bras droit sur sa tête, pour le garantir autant que possible du premier coup qui aurait pu lui être porté. Arrivé à la rue Saint-Antoine, les égorgeurs osèrent prétendre le faire agenouiller sur les cadavres amoncelés, mais j’appuyai fortement sur la foule qui s’ouvrit de bonne grâce pour nous livrer passage; nous continuâmes notre marche.

A certaine distance, je vis approcher deux voitures publiques (fiacres). Ayant fait signe au cocher qui conduisait la première, il s’arrêta, je me présentai et réclamai de la bienveillance de ceux qui l’occupaient de nous la céder pour y faire monter le comte de Chamilly que nous avions le bonheur de reconduire à son domicile, ce qu’ils firent en nous félicitant. Ceux qui obtinrent la deuxième nous suivirent.

Depuis le premier pas que nous fîmes hors de la prison, le cri de Vive la Nation! aussi des acclamations et frappements de mains ne cessèrent, que lorsqu’on ne vit plus nos voitures.

Arrivés au boulevard Montmartre, nous perdîmes, bien malheureusement, quelques minutes pour entendre et répondre à l’aide de camp que nous adressa le général Santerre, pour connaître le motif qui engageait la foule à suivre notre voiture. Je lui fis savoir par ce messager que le comte de Chamilly venait d’échapper aux bras et aux fers des égorgeurs, qui, à la prison de La Force, continuaient à massacrer les détenus, sans qu’il paraisse se présenter qui que ce soit pour les secourir. Le messager se retira et nous continuâmes notre marche.

Nous perdîmes aussi malheureusement quelques autres minutes pour entendre le même aide de camp qui revint de la part du général féliciter le comte, et l’informer que la Convention venait de recevoir la nouvelle officielle de la victoire remportée sur l’armée prussienne, complètement battue entre Verdun et… Pour le comte, je remerciai le messager et le priai d’être auprès du général l’auditeur des malheureux prisonniers, ce qui ne produisit aucun effet.

A petite distance de la chaussée d’Antin, notre voiture se trouve une troisième fois arrêtée, elle est aussitôt approchée de plus de vingt personnes. Un jeune homme se présente à la portière, il mit alors tant d’empressement pour l’ouvrir qu’il n’y parvint pas; mais le public la lui ouvre, le soulève et le porte, pour ainsi dire jusque sur les genoux du comte qu’il embrasse en disant et répétant: «Ah! mon père! est-ce bien vous? mes yeux ne me trompent-ils pas?» Le comte, qui lui répondit par des embrassements, lui dit avec bonté:

«Retourne-toi, embrasse et reconnais celui à qui je dois la vie. –Serait-il possible, Monsieur? dit le jeune homme en m’embrassant, que je vous sois redevable du bonheur que j’éprouve en ce moment, de retrouver et d’embrasser mon père?…» Il convient d’observer que du comte qu’il nommait et qualifiait de père, ce jeune homme n’était pas le fils, mais le neveu.

Nous arrivâmes enfin chaussée d’Antin, n° 10, et ce fut d’après ma réponse au concierge, qui pour annoncer l’arrivée et l’existence du comte, me laissa le soin d’ouvrir les vantaux de la porte de l’hôtel, que je fis entrer les voitures jusque près des marches du vestibule.

Au salon où le comte se rendit, nous n’entrâmes qu’en petit nombre; il fut à la foule qui avait suivi, offert et servi des rafraîchissements, etc.

J’étais en ces précieux instants trop inquiet sur le sort des détenus, pour ne pas désirer que l’officier en termine de suite, afin de retourner près d’eux: le flatteur espoir que je concevais de pouvoir les secourir me reportait au souvenir d’avoir, le 10 août, joui d’un bonheur qui pouvait se renouveler en la faveur de ces victimes, que je savais être exposée à la fureur des meurtriers.

Mais il opposa à mes instances, qu’il fallait établir et constater par procès-verbal, l’installation du comte et la remise des objets qu’il allait lui restituer; je prétendis inutilement qu’il était plus simple d’en retirer un reçu; il insista, se fit délivrer du papier, et dressa l’acte, qu’il fit ensuite signer à chacun de nous; cette mesure infructueusement prise nous conduisit à d’inoubliables malheurs, en ce qu’elle nous retint au moins une heure; et ces instants, hélas! aussi ceux qui se sont écoulés lors de la rencontre de l’oncle par le neveu et enfin ceux qui ont deux fois été prodigués pour entendre et répondre au messager du général, ces instants, dis-je avec douleur, furent payés par le cruel martyre de l’infortunée princesse qui alors échappa à ma vigilance.

Ayant ainsi laissé le comte et son neveu au milieu de ceux qui les félicitaient de leur heureux avènement, nous montâmes dans les voitures que nous avions déjà occupées; je pris le soin de recommander aux cochers de nous conduire au plus grand train à la prison de Force. J’y avais remarqué dans la petite cour du greffe divers personnages de l’intéressant sexe féminin, qui m’avaient paru être séparément tenu et rigidement gardés par les misérable satellites de la Commune; les dangers auxquels je les savais être exposés excitaient mon ardeur et me faisaient désirer d’arriver à temps pour leur devenir secourable. Le canonnier ainsi qu’un sieur Dehanne partageaient mes sentiments, promettaient de me seconder, et sur la demande que je fis à l’officier municipal avec lequel je m’étais, chemin faisant, à demi encamaradé, il se proposa et promit de nous faire rentrer dans la prison par le bâtiment pratiqué rue Pavée (au Marais), ce qu’il fit. Nous en traversâmes librement les cours et nous nous rendîmes ainsi que lui dans la deuxième pièce du greffe où il s’installa.

Ceux des auditeurs qui m’avaient assisté de leurs suffrages m’ayant reconnu, me témoignèrent les regrets qu’ils avaient de ce que je m’étais absenté; ils ajoutèrent à l’affreux tableau qu’ils me firent des tortures inouïes qu’endura la princesse la plus cruellement martyrisée, que s’étant réellement soumise, elle n’avait par sa douleur, ses cris, ses larmes, ni les efforts qu’elle employa pour ne pas sortir, pu fléchir ses bourreaux, etc. Qu’enfin ceux qui en la plaignant et désirant qu’elle fût délivrée, déploraient sa perte, n’avaient pas eu le courage de se prononcer, et qu’elle existait encore une demi-heure avant notre arrivée.

J’affirme que j’ai, dès ce moment et depuis, toujours constamment regretté de n’avoir pas eu l’occasion de me prononcer pour secourir cette victime, aux risques et dangers d’en partager le sort.

DE LA LIBERATION DE MLLE DE TOURZELLE

Lorsque Mlle de Tourzelle parut au greffe, les auditeurs, se récrièrent et se manifestèrent énergiquement, disant qu’on ne pouvait, à son âge, lui supposer avoir été appelée et initiée dans les affaires d’importance, qu’elle ne devait être mis à l’inquisition ni nullement inquiétée, toutes objections, observations et applications furent véhémentement faites à l’égard de sa jeunesse et de son sexe, ce qui disposa l’officier à simplifier ses questions et facilita à cette intéressante personne d’y répondre sans trouble. L’officier prononça sa libération, les auditeurs y applaudirent avec joie et enthousiasme, et la masse la sanctionna par d’expressifs sentiments d’allégresse et des acclamations sans fin.

Nous la conduisîmes jusqu’à la rue Saint-Antoine et la remîmes avec une religieuse confiance aux soins de l’une des respectables personnes qui s’empressèrent de lui offrir leurs services. J’ai par suite ouï que c’était à l’officieux et méritant député Tallien, et qu’il s’était honoré de la protéger et de l’accompagner en sa famille.

INTERROGATOIRE, ARRET DE MORT ET LIBERATION DE MME LA DUCHESSE DE TOURZELLE

Mme de Tourzelle, amenée au greffe, avait à peine décliné ses noms qu’un audacieux quidam osa dicter et prescrire à l’officier, les questions à lui faire, sur ce qu’elle avait pu concevoir des rassemblements qui avaient eu lieu aux Tuileries, les 9 et 10 août; sur l’heure à laquelle le roi s’était couché le 9 et levé le 10, sur celle qu’il fit le 10 la revue de sa garde suisse; si la reine l’y avait accompagné, etc., etc.

Sur le lever, le coucher et le passe-temps du Dauphin son élève, etc., etc.

Sur son départ et son voyage à Varennes, pourquoi et dans quelles vues elle y avait accompagné la Famille royale, par quelle porte et à quelle heure elle était sortie des Tuileries, dans quelle voiture elle était montée, en quel lieu l’attendait et qui était en cette voiture, qui la conduisait, etc.

Il en vint ensuite à de ridicules et calomnieuses imputations, pour établir des griefs sur la conduite de la méritante duchesse qui ne répondit à la perfidie de son persécuteur qu’en gardant le silence et le couvrant de mépris.

Contre cet ennemi, qui paraissait avoir juré la perte de la duchesse, les auditeurs indiqués et irrités se prononcèrent d’abord en murmures, et ils en vinrent aux menaces; lorsqu’enfin l’officier, obsédé, ordonna brièvement à la duchesse de lever la main et de prêter le serment de ne donner à la Famille royale aucunes nouvelles de son élargissement, ni d’entretenir avec elle aucunes correspondances, la duchesse toute tremblante, parut en ce moment hésiter; néanmoins, assisté des suffrages de ceux qui se joignirent à moi, je l’engageai et pressai de faire cette promesse; elle céda en portant la main droite à la hauteur de la poitrine, et se soumettant à ne donner aucunes nouvelles de son élargissement ni d’entretenir de correspondance avec la Famille royale, puis baissa la main.

Mais stimulé par le quidam, l’officier lui dit aussitôt: –«Levez, levez la main! et faites maintenant le serment de ne jamais voir, ni même approcher de la personne du Dauphin dont vous étiez et n’êtes plus la gouvernante»; la duchesse pâlit, et par un mouvement expressif, peignit sa douleur en laissant (comme si le bras droit se trouvait à l’instant foudroyé) tomber la main et prononçant avec le décisif accent du désespoir: «Je ne puis le faire.»

«Non! elle n’en fera rien, je l’aurais juré, et le savais! s’écria le misérable quidam; envoyez-moi donc la perfide à l’Abbaye. —A l’Abbaye, à l’Abbaye, répéta-t-il, elle le mérite au moins autant que celle qui vient d’y être envoyée en votre absence. Point de rémission pour cette femme; elle n’a plus de droits à votre indulgence: c’est, je vous dis, l’ennemie de la France, et c’est elle qui dispose le cœur de son élève à devenir le tyran des Français, etc… A l’Abbaye, à l’Abbaye!» Les archers toujours en guet, comme lui prononcent et répètent ces mots de sinistre signal; et l’officier municipal qui pendant un instant me parut rester pensif, ne leva la tête que pour prononcer l’arrêt de mort.

Nous nous trouvâmes tous aussi consternés que la duchesse, contre laquelle le fatal arrêt fut prononcé, et nous la crûmes enfin perdue, lorsque nous vîmes les archers s’en saisir.

«Non, monsieur l’officier municipal! dis-je, avec toute cette véhémence qui me fut de nouveau célestement inspirée; je ne serai pas assez faible pour vous laisser ignorer qu’un malentendu a précédé et seul déterminé l’arrêt par vous rendu; mais si ce malentendu est par vous reconnu, et que votre raison s’en trouve frappée, j’ai la haute certitude qu’il sera par vous-même rectifié, et que par le peuple, toujours ami de la justice, vous en serez à jamais loué et honoré. Vous avez, monsieur l’officier, continuai-je, imposé à la dame de Tourzelle de se soumettre par serment, de ne jamais voir ni approcher de la personne du Dauphin; elle s’y est bien naïvement soumise, en répondant à votre demande en ces termes: Je ne puis le faire. Cette réponse n’ayant été criminalisée que par celui qui, devant vous, s’est constamment déclaré être son cruel ennemi et son lâche accusateur, de quel mérite peut être l’application qu’il lui a plu d’en faire? Il vous a méchamment présenté comme un refus, ce qui, purement dit, est une adhésion formelle; il a enfin poussé la perfidie jusqu’à solliciter et provoquer l’arrêt de mort.

«Mais, monsieur l’officier, cette réponse: Je ne puis le faire, c’est, je le soutiens, exprimer nettement et positivement que la volonté est de ne pas faire, que l’on ne fera pas; que l’on craindrait de se compromettre en faisant, et que l’on ne s’exposera pas de faire: cette réponse, dis-je, devant ainsi se comprendre, il serait de toute justice que la dame de Tourzelle fût par vous, monsieur l’officier, sommée de s’expliquer hautement et clairement, du sens de la réponse qu’elle a faite, pour que vous puissiez en faire l’application.» L’officier, qui alors paraissait impatient d’en terminer, reprit avec chaleur: « Hé bien! qu’elle s’en explique donc nettement et de suite.»

Alors Mme de Tourzelle sut à l’instant se dégager à la fois, du refus qu’elle avait fait, et des bras de la mort, en disant à l’officier interrogateur: –« J’ai, à ce que vous avez exigé de moi et m’avez demandé, absolument, répondu dans le sens que vient de vous l’interpréter Monsieur.» –Vous l’entendez, dit l’officier aux auditeurs (puis à la dame de Tourzelle.) «Le concevant ainsi, levez-donc la main, en disant: Vive la nation!» ce qu’elle fit; alors l’officier prononça sa libération.

Le délateur ainsi que les archers étonnés et couverts de mépris restèrent muets, et la duchesse se vit à l’instant approchée et félicitée de ceux qui avaient témoigné lui porter le plus vif intérêt et partager sa douleur.

Nous quittâmes le greffe et sortîmes de la prison en nombre; nous longeâmes la rue des Balais jusqu’à celle Saint-Antoine: le cri de joie et les frappements de mains furent entendus et réitérés par tous ceux qui sur elle portèrent leurs regards.

Mais arrivé près de l’affreux et dégoûtant monceau de cadavres dont le sang bouillonnait encore, les égorgeurs approchant Mme de Tourzelle, voulurent la soumettre à s’agenouiller sur les corps qui en formaient le socle, et lui faire prêter un serment. Ce fut alors dans l’unique intention de la dispenser de jeter les yeux sur un aussi répugnant tableau, que je me hasardai de lui couvrir la figure et les oreilles d’un large chapeau; nous traversâmes ainsi la foule qui s’empressa de nous livrer passage.

A certaine distance, Mme la duchesse monta dans la voiture que j’obtins des personnes qui l’occupaient, et toujours assisté du jeune canonnier, aussi en ce moment du sieur Deshannes, et même de,…etc., etc., qui à mon étonnement nous suivirent, nous la conduisîmes faubourg Saint-Germain, à l’hôtel par elle indiquée.

Aussitôt que j’eus informé le concierge de l’arrivée de Madame et répondu affirmativement à la question qu’il s’empressa de ma faire; qu’elle était existante et allait à l’instant paraître, il me quitta et courut annoncer cette heureuse nouvelle, tandis que je m’occupai de faire entrer et placer la voiture près du vestibule.

Mme la duchesse en descendit aidée de tous ceux qui s’empressèrent de l’approcher, et qui lui tendirent les bras en répandant des larmes d’étonnement et de joie.

Comme je recommandais au cocher de sortir sa voiture et de m’attendre, la personne qui l’approcha lui présenta un papier plié… «Ah! pardon, Monsieur, lui dis-je, mais c’est moi qui ai requis et occupé ce cocher dont, j’ai encore besoin; croyez donc je vous prie qu’il sera satisfait. –Je n’en doute aucunement, me répondit-il, mais ne vous opposez pas à ce qu’il reçoive ce que j’ai le bonheur de lui offrir en cette heureuse circonstance, prenez, lui dit-il, mon ami.» –Le cocher reçut, comme je prononçais: «Ainsi doit-il.»

Le même personnage s’offrit très civilement de m’accompagner au salon, je me rendis à son invitation et vis en y entrant Mme la duchesse qui, tenant d’une main un agenda et de l’autre un crayon recueillait soigneusement les noms et demeures de ceux qui l’avaient accompagnée, ce qui me fit alors présumer, qu’elle était dans l’intention de répondre à l’intérêt qu’on avait témoigné lui porter par des actes de libéralité dont l’acceptation semblait détruire le mérite d’une action, et dégrader tel qui pour des services qui doivent officieusement se rendre à l’humanité quand le péril est évident, aurait la bassesse de prétendre ou la faiblesse d’accepter salaire ou récompense; néanmoins, pensant que la duchesse se croirait sans doute offensée, si je dédaignais d’accepter ce qui en cette occasion pouvait m’être adressé à domicile, je communiquai au sieur Deshannes qui partagea mon sentiment, que j’étais dans l’intention de ne pas me faire connaître, ce qu’il approuva. Nous en étions enfin à ce point, lorsque la duchesse nous approcha avec la plus attrayante aménité… Mais à la demande qu’elle me fit, je répondis:

«N’ayant rien fait qui puisse mériter l’attention de Mme la duchesse, je la supplie de me dispenser de répondre, et, s’il lui plaît, seulement permettre que je me présente pour obtenir des nouvelles de sa santé, et la prie de croire à la sincérité de mon respectueux dévouement.» (Je terminai et m’éloignai en la saluant.) Mme la duchesse, qui ensuite s’adressa au sieur Deshannes, en reçut semblable réponse…

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Les massacres de septembre, Appendice II

QUELQUES-UNS DES FRUITS AMERS DE LA REVOLUTION,
ET UNE FAIBLE PARTIE DES JOURNEES DES 2 ET 3 SEPTEMBRE 1792

par Paysac de Fausse-Lendry

Ce récit est de Mme la marquise de Fausse-Lendry, témoin oculaire des massacres de septembre. Etant presque impossible de trouver une copie d’époque, ce qui suit vient des Mémoires sur les journées de septembre 1792, publiées en 1823 à Paris par Baudouin frères. On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.

Ce n’est pas dans la vaine prétention de fixer sur moi les yeux du public, que j’ai entrepris de tracer le récit qu’on va lire. Je cherche à goûter la triste, mais douce consolation qui reste aux malheureux, celle d’épancher leur douleur. J’ai voulu surtout remplir un devoir sacré, le seul dont je puisse m’acquitter envers la mémoire d’un homme dont la mort paraîtra affreuse à ceux qui n’attendent rien au-delà de ce monde visible; mais que des yeux éclairés par la foi regarderont comme la digne récompense des vertus d’un prêtre respectable que le ciel, par une étonnante révolution, destinait, à la fin d’une carrière honorable et paisible, à cueillir la palme sanglante du martyre.

Avec une fortune médiocre, qui satisfaisait mes vœux, si je ne goûtais pas le bonheur, au moins je jouissais des plus grandes douceurs qui puissent soulager les peines d’un cœur sensible. L’affection, les tendres soins de deux oncles chéris répandaient la sérénité dans mon âme, et me faisaient sentir à chaque instant les charmes d’une pure amitié. L’un était ecclésiastique et l’autre militaire; le premier joignait aux vertus de son état toutes les connaissances qu’il exige, et son érudition se montrait parée des fleurs d’une littérature aussi brillante que variée; le second était rempli d’honneur et généralement estimé. Au mois de juillet 1791, il fut nommé par l’Assemblée, dite nationale, colonel du 15e régiment: c’est ici que commencent mes malheurs. J’espérais que cet oncle, qui m’était si cher, refuserait une place qu’il ne pouvait tenir que du roi; mais le désir ardent de servir son maître l’égara sur le choix des moyens, et il accepta, parce qu’il crut par-là pouvoir être utile au monarque infortuné dont il fut toujours le sujet fidèle.

J’avais écrit à ce brave et digne militaire une lettre où je lui exposais les raisons qui devaient l’éloigner de recevoir un commandement que lui déféraient des mandataires infidèles. Mon indignation m’avait dicté des expressions vives et énergiques: cette lettre fut égarée et parvint au comité des recherches. M. Voidel, qui faisait les fonctions de grand-inquisiteur national, la garda soigneusement. Par bonheur elle est signée, et mon amour-propre est flatté de ce que mon nom est au bas d’un écrit qui fait honneur à mes principes, et dans lequel j’ai eu le courage de braver le danger où m’exposait la manifestation de mes sentimens.

Mon oncle partit pour aller joindre son régiment, et j’eus tout à la fois à supporter la douleur que me causait son départ et le chagrin de voir qu’il s’écartait en apparence du chemin de l’honneur; je dis en apparence, car j’étais bien sûre de la pureté de ses intentions. Il partit à la fin d’août, et le 10 novembre j’eus le malheur de le perdre. Je n’essaierai pas de peindre l’état où je fus réduite par ce triste événement; hélas! mon cœur était destiné à recevoir une blessure bien plus cruelle encore.

Son frère, l’ecclésiastique, aussi affligé que moi, mais soutenu par la religion, ne fut occupé qu’à me donner toutes les consolations dont j’étais susceptible. Lorsqu’il me prodiguait tous les soins de la plus tendre affection, lorsque mon cœur donnait à ce cher oncle, avec sa part de mon respectueux attachement, celle dont son frère avait été l’objet, j’eus la douleur de voir mon consolateur tomber malade. Il fut mourant pendant près de trois mois; c’était mon tour de lui donner tous me soins. Si son amitié pour moi les lui rendit agréables, ils devinrent aussi utiles à sa santé, et je le vis renaître. Hélas! combien cette jouissance devait être courte!

Le 25 août, à onze heures du soir, 400 hommes armés vinrent enlever ce vieillard respectable, qui, presque toujours retenu dans son lit, pouvait à peine faire usage de ses jambes. En le saisissant, il n’y eut pas d’outrages et d’insolences que le crime ne fit à la vertu; la malheureuse victime souffrit tout avec ce calme que donne la paix d’une bonne conscience, et toute la résignation d’un chrétien. Il fut conduit à la mairie où tout le monde feignit de ne pas connaître les prétextes de cette arrestation, pour laquelle effectivement aucun ordre ne se trouva consigné sur les registres, pas même son nom. Pétion, alors maire, refusa de l’entendre, et sans autres formalités on le conduisit à la prison de l’Abbaye.

Qu’on juge de ma situation pendant ces douloureux momens. Cependant l’Etre-Suprême ne permit pas que je demeurasse accablée de ma douleur; il remplit mon cœur d’une nouvelle force. A sept heures du matin, je me rendis à la Ville; je vis Manuel et tous les assassins qui composaient alors la commune; je leur parlai à tous. Aucun d’eux ne savait que M. l’abbé de Rastignac fût arrêté. Je sollicitai, comme une grâce bien chère, la permission de me constituer prisonnière avec mon oncle; on me la refusa durement. Combien les besoins de l’âme sont impérieux, et qu’ils inspirent de courage! Depuis le dimanche jusqu’au mercredi suivant, je ne sortis de l’Hôtel-de-Ville que pour prendre quelques heures de sommeil. Le mardi on vint m’enlever arbitrairement de chez moi; on me traduisit à la section du Luxembourg, où je demeurai en état d’arrestation depuis deux heures après midi jusqu’à huit heures du soir. Enfin le mercredi, à force d’importunités, j’obtins la permission si désirée. M. Sergent et autres me dirent que je commettais une imprudence, que les prisons n’étaient pas sûres. Ah! de pareils motifs pouvaient-ils m’arrêter? Je n’en étais que plus empressée à partager tous les périls de celui dont j’aurais voulu conserver les jours aux dépens des miens.

Je le vis enfin celui qui fut toujours pour moi un second père, je le serrai dans mes bras. Il me témoigna le plaisir que lui causait ma présence; mais sa joie était mêlée de la crainte qu’il avait de me voir souffrir auprès de lui. Hélas! je ne pouvais souffrir que de ses souffrances. Il était, lui septième, dans une chambre où l’on pouvait à peine se retourner. On y respirait un air infect qui achevait de dissoudre le sang d’un malheureux vieillard affaibli par l’âge et par les maladies. Ses yeux n’avaient encore pu se fermer un moment dans ce séjour horrible. Que n’aurais-je pas donné pour lui voir prendre une heure de repos! L’aspect affreux d’une prison, l’air corrompu que je respirais, la vue continuelle des prisonniers qui partageaient l’infortune de mon oncle, rien ne m’affectait; j’étais auprès de lui.

Le jeudi, le vendredi et le samedi se passèrent assez tranquillement. Tous les soirs, à dix heures, le concierge venait me chercher pour me faire coucher dans sa chambre, où étaient aussi madame la princesse de Tarente et mademoiselle de Sombreuil.

Le dimanche, de très-grand matin, le concierge fit sortir de la prison sa femme et ses enfans. Cette précaution m’étonna, d’autant que je voyais de la consternation sur sa figure. Les autres jours, il était quelquefois plus de quatre heures que les prisonniers n’avaient pas encore eu leur dîner; mais ce jour, jour à jamais exécrable! on les fit dîner avant deux heures. Autre présage affreux! les guichetiers eurent le soin d’emporter tous les couteaux et toutes les fourchettes.

Enfin l’heure fatale sonne. Nous entendîmes des cris et des hurlemens épouvantables. On nous dit que le peuple voulait forcer la prison; il s’est bien écoulé trois heures avant que les assassins y eussent pénétré. Si les officiers publics n’avaient pas consenti au massacre, ils auraient pu certainement l’empêcher. A l’entrée de la nuit, des gardes nationaux et le concierge vinrent m’arracher d’auprès de mon oncle. Je ne le vis plus. Je fus conduite dans une chambre où l’on avait mis toutes les femmes. Nous entendions les cris de joie des féroces meurtriers, et les gémissements des victimes qu’ils immolaient. Le concierge vint nous prévenir qu’il était forcé de sacrifier quelques prisonniers pour sauver les autres. Je lui dis que la vie de tous lui avait été confiée, et que son devoir était de les sauver tous ou de mourir. Je vis avec indignation que je n’étais pas écoutée. Hélas! dans quel lieu et à qui parlais-je de devoir et d’héroïsme? Toute la nuit se passa dans des angoisses plus cruelles que la mort.

A sept heures du matin (c’était lundi), on nous annonça Manuel, qui eut l’air de désapprouver tout, mais qui n’empêcha rien; sa présence fut donc bien inutile ou bien funeste. Il passa une grande partie de la journée dans la prison. Comme j’avais été obligée de le voir pour obtenir la permission de partager la captivité de mon oncle, je lui exposai mes craintes sur le danger qui environnait l’objet de ma tendre vénération. «Soyez tranquille, Madame, me dit-il, il ne lui arrivera rien, j’en réponds sur ma tête.» Comme si sa tête et celle de tous ses semblables pouvaient payer celle que je pleure! Il ajouta: «Ne parlez pas de votre oncle; vous y feriez penser, et on l’oubliera.» Le concierge me promit alors que si l’on demandait mon oncle, il viendrait m’avertir. Ah! s’il avait tenu sa parole, j’eusse sauvé ce vieillard respectable, ou je serais morte avec lui.

Pendant que j’étais dans cette affreuse situation, où les minutes me paraissaient des heures, un guichetier m’apporta un billet de mon oncle, qui se plaignait de ne m’avoir pas vue. (Hélas! les bourreaux me tenaient enchaînée comme lui!) Il me disait, cet oncle si chéri, qu’on allait le ramener chez lui, et me priait de m’y rendre le plus tôt possible pour abréger son inquiétude. Il me chargeait du soin d’un porte-feuille très-volumineux qui aurait pu l’embarrasser, à cause de la peine qu’il avait à marcher. Ce porte-feuille ne m’a point été remis, il a été volé.

A neuf heures du matin, on vint nous dire que tous ceux qui restaient avaient leur grâce. Nous étions à peu près une vingtaine. Les deux premiers qui sortirent furent massacrés. Un garde national, qui sans doute n’était pas du nombre des assassins, s’écria: «C’est un piége qu’on vous tend; remontez, et ne vous montrez pas.» C’est ainsi qu’il nous sauva la vie. Deux heures après, on vint nous annoncer que mademoiselle de Sombreuil, le modèle de toutes les vertus, avait sauvé la vie à son père. Quel spectacle touchant d’une tendresse filiale vraiment héroïque! Peut-on voir sans attendrissement et sans une vive admiration une fille entourée d’assassins, enlacer avec force dans ses bras le corps de son père qu’on veut massacrer, et demander aux bourreaux que leurs premiers coups tombent sur elle? O tendresse admirable, dont le souvenir durera autant que celui de ce jour à jamais détesté!

Cet événement nous donna un peu de calme; mais quelques minutes après, les assassins recommencèrent à égorger leurs victimes. Leurs bras s’étaient lassés, mais leur rage était insatiable de sang. Bientôt on vint chercher les femmes pour les conduire à l’interrogatoire. On nous mena dans un guichet où un grand nombre de prisonniers avaient déjà trouvé la mort. Les juges qui composaient le tribunal sanguinaire ne voulurent pas nous entendre; on nous fit remonter dans notre chambre. Dès ce moment nous fûmes suivies par des hommes ensanglantés, armés de sabres et chargés de pistolets. L’ivresse du vin et celle du carnage étaient peintes sur leurs visages affreux, et éclataient dans leurs regards étincelans. Ils nous racontaient avec une joie barbare la manière dont on se défaisait des aristocrates, et la terreur dont nous étions frappées était pour ces cannibales un nouveau sujet de triomphe.

Dans cette horrible situation, mademoiselle Cazotte demanda avec instance à voir son père; elle montra tant de sensibilité et une vertu si sublime, que cela lui fut accordé. On la conduisit dans la chambre où il était, et presque aussitôt on la ramena dans la nôtre. Quelques momens après, cette jeune personne si intéressante, entendant son père qui descendait pour subir son sort, s’élança au travers des gardes, s’attacha à ce vieillard infortuné, et il ne fut plus possible de l’en séparer. Elle déploya le même héroïsme dont mademoiselle de Sombreuil avait donné le rare modèle. Comme cette fille généreuse, mademoiselle Cazotte parvint à attendrir les meurtriers dont son père allait éprouver la fureur; mais, hélas! elle ne sauva cette tête blanchie par l’âge, que pour la voir quelques jours après livrée au fer des bourreaux. Horrible assassinat, qui, pour être revêtu de formes juridiques, n’en est que plus révoltant!

A six heures du soir, ranimant mes forces, et n’écoutant que le désir de revoir mon oncle, je demandai avec ardeur de paraître devant le tribunal de sang, pour essayer de sortir enfin d’un lieu si funeste, ou de terminer une existence si insupportable. Je fus conduite par des hommes tout souillés des meurtres que leurs mains avaient commis. Je parvins à travers les sabres et les piques jusqu’au président. Cet homme, qui n’avait rien de l’humanité que la conformation de ses traits, était assis près d’une table, et environné de torches funèbres. Ses habits étaient couverts de sang, ses yeux égarés paraissaient avides du meurtre des malheureux dont le crime l’avait rendu le juge souverain; sur son front respirait la haine de toutes les vertus. Ce monstre, assis sur un trône érigé par la scélératesse, me dit: «Pour quelle raison êtes-vous ici? –Ce n’est point par un décret que je suis détenue; je me suis constituée volontairement prisonnière pour remplir les devoirs de la reconnaissance et de l’humanité. –Envers qui? –C’est pour donner mes soins à un vieillard respectable qui est mon oncle et mon bienfaiteur, l’ami et le soutien des malheureux. –Tout cela ne dit pas son nom. –C’est M. l’abbé de Chapt de Rastignac. –Vous avez fait une grande imprudence. –Non, Monsieur, puisque je demande à partager son sort. –Vous êtes libre, et vous pouvez sortir.» Un des juges qui m’écoutait avec attention, me dit : «Non, Madame, ne sortez pas; le moment n’est pas favorable. Remontez dans votre chambre, et lorsque vous pourrez sortir sans danger, je vous ferai avertir.» Un homme en veste me dit alors: «N’écoutez pas cela; si vous voulez vous en aller, je vais vous pousser, et vous serez bientôt sortie.» Lorsqu’on était poussé, c’était pour être assommé. J’ignorais, comme on pense bien, ces affreuses formalités. Entraînée par le désir de rejoindre mon oncle, je pris cet homme pour mon sauveur; je le suivis à cet fatal guichet où tant d’honnêtes gens sont morts avec gloire. Tout-à-coup je me sentis saisir par le bras que j’avais libre; j’entends une voix qui me crie: «Vous ne sortirez pas.» Etrange effet de mon aveuglement! je repoussais l’homme secourable qui voulait me sauver, et je secondais de toutes mes forces le bourreau qui m’entraînait au supplice. Cette lutte dura près de dix minutes; du moins cela me parut aussi long. Lorsque la porte fut ouverte, et que j’étais prête à franchir le passage fatal, l’homme qui me retenait toujours, cria: «Lâchez, ou je vous fais fusiller.» L’assassin ne se le fit pas dire deux fois. La personne à qui je dois la conversation de mes jours (si c’est un bienfait dans la triste position où je me trouve) se nomme M. Pochet. Que cet homme reçoive ici le tribut qui est dû à son humanité et à la persévérance avec laquelle il m’a arrachée au sort qui m’était réservé!

Je remontai dans ma chambre, accompagnée par mon libérateur qui me peignit alors le danger que je venais d’éviter. «Demeurez tranquille, me dit-il, je vais prendre un de mes camarades, me munir d’un ordre du président, et je vous sauverai. Je reviendrai vous chercher à neuf heures.» Je l’attendis avec patience; j’étais toujours soutenue par l’espoir de revoir mon oncle.

Mon sauveur revint à l’heure qu’il m’avait indiquée. Il était avec un de ses camarades, humain comme lui. Ces deux braves gens me donnèrent leurs bras. La porte redoutable s’ouvre. Je me vois couverte de sabres sans pouvoir faire un mouvement. J’aperçois le sang qui coulait sous mes pas. Hélas! sans doute mes pieds étaient couverts de ton sang…… Je marchais sur des bras…… des mains…. sur celles qui avaient été l’appui des malheureux, qui m’avaient tant de fois secourue!… O Dieu! Dieu! donnez-moi la force de supporter la douleur qui me déchire!… Mes sauveurs demandent ma grâce; elle leur est accordée; je n’étais pas digne de recevoir une mort si glorieuse.

Mes conducteurs, croyant que j’allais succomber au spectacle affreux dont je venais d’être témoin, me firent entrer dans un café. Je priai M. Pochet de continuer sa bonne œuvre, et de me conduire chez mon oncle. Cet honnête homme me demanda, pour toute récompense du service qu’il m’avait rendu, de lui permettre de passer avec moi chez sa femme, pour lui faire partager le bonheur qu’il avait eu de me sauver. Ah! que mes parens, que mes amis m’aident à acquitter la dette sacrée que j’ai contractée envers ce digne homme. Je le suivis chez lui: c’est là que j’appris le malheur funeste qui sera pour moi une source éternelle de larmes. M. Pochet et sa femme me donnèrent tous leurs soins; ils m’offrirent leur maison pour asile, en me disant que je ne trouverais plus dans la mienne ce que j’y cherchais… Mon malheureux oncle avait été massacré! La plume tombe de ma main; je laisse aux ames sensibles à se représenter toute l’horreur de ma situation….

PAYSAC DE FAUSSE-LENDRY.

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Les massacres de septembre, Appendice I

LE NOUVEAU PARIS

par Louis Sébastien Mercier

Ce qui suit est LE NOUVEAU PARIS, Tome Premier, Chapitre XVIII, de Louis Sébastien Mercier. Cette version était publiée à Brunswick, Chez les Principaux Libraires, en 1800. On le reproduit ici selon l’orthographe d’origine.

Les générations futures se refuseront à croire que ces forfaits exécrables ont pu avoir lieu chez un peuple civilisé, en présence du corps législatif, sous les yeux et par la volonté des dépositaires des loix, dans une ville peuplée de huit cent mille habitans, restés immobiles et frappés de stupeur à l’aspect d’une poignée de scélérats soudoyés pour commettre des crimes.

Le nombre des assassins n’excédoit pas trois cents; encore faut-il y comprendre les quidams qui, dans l’intérieur du guichet, s’étoient constitués les juges des détenus.

Les promoteurs de l’anarchie, les agitateurs du peuple, en un mot les partisans du crime, ne cessent de nous dire qu’une grande conspiration devoit éclater à Paris dans les premiers jours de septembre. Personne, hélas! ne leur conteste cette vérité, que l’événement a justifiée d’une manière aussi atroce que cruelle; mais pour connoître les conspirateurs, et de quelle nature étoit leur conspiration, il faut remonter à la source.

En établissant une chaîne de faits, il ne faudra point une pénétration surnaturelle pour se convaincre que ces massacres sont l’ouvrage de cette faction dévorante, qui est parvenue à la domination par le vol et l’assassinat.

Quelle que soit l’horreur que m’inspirent ces journées de sang et d’opprobre, je les rappellerai sans cesse aux Parisiens, jusqu’à ce qu’ils aient eu le courage d’en demander vengeance.

La situation de la ville paroissant exiger une surveillance plus active et plus étendue, le conseil général de la commune créa un comité de douze commissaires.

Les partisans des massacres ne diront pas sans doute que les diamans et les bijoux, &c. des personnes arrêtées étoient suspects. Cependant on s’emparoit avec soin des personnes et des choses. Ce seul fait suffit, ce me semble, pour donner la clef des massacres. Quand on demande aux anarchistes pourquoi le comité de surveillance faisoit enlever les propriétés avec les personnes, ils ne savent que répondre.

Les dépôts faits au comité de surveillance provenoient d’effets enlevés aux Tuileries et chez les personnes arrêtées, telles que Laporte et Septeuil, ainsi que beaucoup d’autres qui avoient abandonné leurs maisons et leurs richesses, à l’époque des visites domiciliaires qui ont précédé les massacres.

Les magasins des dépôts étoient les salles même des bureaux du comité de surveillance; c’etoit notoirement dans ce bureau où étoient déposés les malles, boîtes, cartons, &c. &c. Il y avoit en outre dans cette salle une ou deux grandes armoires qui étoient remplies d’objets précieux. Seulement on avoit placé dans une chambre haute quelques objets peu dignes de l’attention des hommes de proie, tels que pistolets, sabres, fusils, cannes à sabres, &c.

Ce fut dans cette caverne que furent préparés les massacres de septembre; ce fut dans cet abominable repaire que fut prononcé l’arrêt de mort de huit mille français, détenus la plupart sans aucun motif légitime, sans dénonciation, sans aucune trace de délit, uniquement par la volonté et l’arbitraire des voleurs du comité de surveillance.

Quelques jours avant les massacres, des membres du comité, effrayés de cette violation des principes, touchés du spectacle affreux d’une multitude de citoyens enfermés à la mairie, qui réclamoient contre leur arrestation, et demandoient à grands cris qu’on leur en fît connoître les motifs, ces commissaires, dis-je, voulurent consacrer le jour et la nuit à les interroger, pour remettre en liberté ceux qui étoient détenus sans grief, et envoyer en prison ceux qui étoient dans le cas d’être traduits devant les tribunaux.

Le 2 septembre, on apprend que la ville de Verdun est prise par les Prussiens, qui, ajoutent les colporteurs de cette nouvelle, s’y sont introduits par la trahison des Verdunois, après une résistance simulée de leur part; aussitôt on tire le canon d’alarme, la générale bat et le tocsin sonne. Des municipaux à cheval courent sur les places publiques, confirment cette nouvelle, font des proclamations, pour exciter les citoyens à marcher contre l’ennemi.

Au premier coup du tocsin, chacun se demandoit, avec raison, pourquoi au moindre danger on se complaisoit à jeter ainsi l’alarme dans Paris, et à frapper de terreur tous ses habitans; loin d’entretenir dans leur âme cette mâle énergie, qui convient à des guerriers et assure le gain des batailles, n’étoit-ce pas en effet un moyen puissant d’énerver leur courage? Mais ceux qui ne connoissoient pas le secret des conjurés, furent bientôt instruits par leur propre expérience. O jour de deuil et d’opprobre! C’étoit à ce signal que devoient se réunir les assassins qui se portèrent aux prisons; c’étoit le prélude du plus affreux carnage.

Les brigands, distribués par bandes, se portent aux prisons; aux unes ils fracturent les portes, aux autres ils se font livrer les geoliers et s’emparent des victimes, que le comité de surveillance y avoit amoncelées pendant quinze jours.

Ces assassins armés de sabres et d’instrumens meurtriers, les bras retroussés jusqu’aux coudes, ayant à la main des listes de proscription dressées quelques jours auparavant, appeloient nominativement chaque prisonnier.

Des membres du conseil général, revêtus de l’écharpe tricolore, et d’autres particuliers, s’établissoient au guichet dans l’intérieur de la prison; là étoit une table couverte de bouteilles et de verres; autour étoient groupés les prétendus juges et quelques-uns des exécuteurs de leurs sentences de mort. Au milieu de la table étoit déposé le registre d’écrou.

Les assassins alloient d’une chambre à l’autre, appeloient chaque prisonnier à tour de rôle, puis le conduisoient devant le tribunal de sang, qui lui faisoit ordinairement cette question: qui êtes-vous? Aussi-tôt après que le prisonnier avoit décliné son nom, les cannibales en écharpe inspectoient le registre, et après quelques interpellations aussi vagues qu’insignifiantes, ils le remettoient entre les mains des satellites de leurs cruautés, qui le conduisoient à la porte de la prison, où étoient d’autres assassins qui le massacroient avec une férocité dont on chercheroit en vain des exemples chez les peuples les plus barbares.

A la prison de l’Abbaye il étoient convenus entr’eux, que toutes les fois que l’on conduiroit un prisonnier hors du guichet en prononçant ce mot: à la Force, ce seroit l’équivalent d’une sentence de mort. Ceux qui remplissoient à la Force le même emploi, c’est-à-dire, le métier de bourreaux, étoient convenus de même qu’en prononçant le mot: à l’Abbaye, cela voudroit dire qu’il falloit donner la mort au prisonnier qui étoit condamné. Ceux qui étoient absous par le sanglant tribunal, étoient mis en liberté et conduits à quelque distance de la prison, au milieu des cris de vive la nation!

L’assemblée législative députa plusieurs de ses membres, qu’elle chargea de rappeler à la loi les brigands qui s’en écartoient d’une manière aussi atroce: mais que pouvoit le langage de la raison et de la morale sur des assassins altérés de sang, et la plupart plongés dans la plus crapuleuse ivresse? Cette mesure étoit insuffisante; toute harangue devenoit vaine, attendu que, pour dompter des tigres, il falloit de la force armée, il falloit que l’assemblée sortît toute entière, et qu’elle vînt former autour de chaque prison un rempart inexpugnable. Ils repoussèrent par des menaces tous les avis et les conseils de paix qui leur étoient portés. L’abbé Fauchet, évêque du Calvados, membre de la députation, fut menacé, injurié, et peu s’en est fallu que de la menace on n’en vînt aux coups; il vit l’instant où les assassins alloient le comprendre au nombre de leurs victimes. Il se retira, et vint rendre compte à l’assemblée, qui étoit elle-même dans la stupeur et l’avilissement, menacée d’une dissolution totale par l’infâme Robespierre, qui exerçoit une tyrannie sans bornes dans Paris.

Voyez l’accusation du député Louvet contre Robespierre, publiée dans les premiers temps de la convention; la conduite que ce faux patriote a tenue à l’égard de l’assemblée législative, y est montrée au grand jour. On voit un conspirateur audacieux, qui vouloit asseoir la dictature sur les débris de représentation nationale; cependant Robespierre ne cessoit de parler de ses vertus civiques, de son désintéressement; ce misérable quitta la place d’accusateur public au tribunal criminel de Paris, pour vivre, disoit-il, dans la retraite; il avoit imprimé qu’il n’étoit point intrigant, qu’il ne vouloit aucune place, qu’il n’en accepteroit aucune, et tout-à-coup il fut se nicher dans le conseil général de la commune et de-là au capitole.

Les prêtres, renfermés dans l’église des Carmes, furent tous massacrés à l’exception d’un seul; on les faisoit sortir les uns après les autres, et souvent deux ensemble; d’abord les assassins les tuèrent à coups de fusils; mais sur l’observation d’une multitude de femmes, qui étoient là présentes, que cette manière étoit trop bruyante, on se servit de sabres et de baïonnettes. Ces malheureuses victimes se prosternoient au milieu de la cour, et se recueilloient un instant, abandonnées de la nature entière, sans appui, sans autre consolation que le témoignage de leur conscience; ils élevoient les yeux et les mains vers le ciel, et sembloient conjurer l’Etre suprême de pardonner à leurs assassins.

Vous, partisans de ces massacres, conjurés féroces, qui n’avez cessé de tromper la multitude crédule, direz-vous qu’il étoit impossible d’arrêter les bras des assassins? Direz-vous qu’il n’étoit point en votre puissance de les réprimer? Vous avez dit au département, par l’organe imposteur de vos commissaires, que vous n’aviez pu arrêter la colère du peuple. Malheureux ! vous prostituez le nom du peuple; vous ne l’invoquez que pour le déshonorer et couvrir vos turpitudes et vos crimes! étoit-ce donc le peuple qui commettoit ces forfaits exécrables? Non, il gémissoit en silence; c’est vous, administrateurs féroces, qui, d’intelligence avec le conseil général de la commune et le ministre Danton, avec tout fait préparer, tout fait exécuter. C’est vous qui avez fait commettre tous ces crimes par un petit nombre d’affidés, afin de vous enrichir des dépouilles sanglantes de vos nombreuses victimes; c’est vous qui avez fait de Paris le coupe-gorge du riche et préparé la misère du peuple, en brisant tous le liens sociaux, en tarissant tous les canaux de la circulation, en détruisant la confiance publique si nécessaire, si indispensable à la prospérité commune et au bonheur de tous.

S’il n’étoit pas prouvé qu’à vous seuls appartient l’opprobre des premiers jours de septembre, je vous rappellerois deux faits que vous ne pouvez nier. Je vous rappellerois ce paiement de 850 liv. fait par ordre du conseil général au marchand de vin qui fournissoit vos assassins à la Force, pendant leur horrible exécution; je vous rappellerois le comité de surveillance, louant, la veille du massacre, les voitures qu’il destinoit et qui ont servi à conduire à la carrière de Charenton les cadavres de septembre.

Si la garde nationale eût été requise, si on l’eût commandée au nom de la loi, que des chefs perfides et sanguinaires s’appliquoient à paralyser, combien elle eût été forte et courageuse! elle se seroit levée toute entière: mais, cette garde nationale, dont la masse est restée pure au milieu de tous les genres de corruption et de brigandage, n’a-t-elle pas craint qu’on ne l’accusât d’avoir agi sans réquisition? n’a-t-elle pas craint, qu’en voulant punir le crime, on ne l’accusât elle-même de s’être rendue criminelle? Retenue par ces motifs, elle est restée immobile.

J’ai vu la place du théâtre français couverte de soldats que le tocsin avoit rassemblés; je les ai vus prêts à marcher, et tout-à-coup se disperser, parce qu’on étoit venu traîtreusement leur annoncer que ce n’étoit qu’une fausse alerte; que ce n’étoit rien. Ce n’étoit rien, grands dieux! Déjà la cour des Carmes et celle de l’Abbaye étoient inondées de sang, et se remplissoient de cadavres; ce n’étoit rien!

J’ai vu trois cents hommes armés, faisant l’exercice dans le jardin du Luxembourg, à deux cents pas des prêtres que l’on massacroit dans la cour des Carmes: direz-vous qu’ils seroient restés immobiles, si on leur eût donné l’ordre de marcher contre les assassins?

Aux portes de l’Abbaye et des autres prisons etoient des épouses éplorées redemandant à grands cris leurs époux, qu’une fin tragique venoit de séparer d’elles; d’autres avoient la douleur de les voir massacrer à leurs pieds.

Le même carnage, les mêmes atrocités se répétoient en même temps dans les prisons et dans tous les endroits où gémissoient les victimes du pouvoir arbitraire: par-tout on exerçoit des cruautés, toujours accompagnées de particularités plus ou moins douloureusement remarquables.

Au séminaire de Saint-Firmin, les prêtres que l’on y retenoit en chartre privée, attendoient paisiblement, comme les autres prêtres détenus aux Carmes, que la municipalité de Paris leur indiquât le jour de leur départ, et leur délivrât des passe-ports pour sortir de France, selon les termes d’un décret tout récent, qui leur faisoit cette injonction, en leur accordant trois livres par jour pendant leur voyage. Il est incontestable, qu’il n’a tenu qu’aux autorités du jour que ce décret eût son exécution avant les massacres; mais les prêtres détenus étoient désignés et réservés pour ce jour. Ils furent mutilés et déchirés par lambeaux. A Saint-Firmin ils trouvèrent plaisant d’en précipiter quelques-uns du dernier étage sur le pavé.

A l’hôpital général de la Salpêtrière, ces monstres ont égorgé treize femmes, après en avoir violé plusieurs.

A Bicêtre, le concierge voyant arriver ce ramas d’assassins, voulut se mettre en devoir de les bien recevoir: il avoit braqué deux pièces de canon, et dans l’instant où il alloit y mettre le feu, il reçut un coup mortel; les assassins vainqueurs ne laissèrent la vie à aucun des prisonniers.

A la prison du Châtelet, même carnage, même férocité; rien n’échappoit à la rage de ces cannibales; tout ce qui étoit prisonnier leur parut digne du même traitement.

A la Force, ils y restèrent pendant cinq jours. Madame la ci-devant princesse de Lamballe y étoit détenue: son sincère attachement à l’épouse de Louis XVI étoit tout son crime aux yeux de la multitude. Au milieu de nos agitations elle n’avoit joué aucun rôle; rien ne pouvoit la rendre suspecte aux yeux du peuple, dont elle n’étoit connue que par des actes multipliés de bienfaisance. Les écrivains les plus féroces, les déclamateurs les plus fougueux ne l’avoient jamais signalée dans leurs feuilles.

Le trois septembre, on l’appelle au greffe de la Force; elle comparoît devant le sanglant tribunal composé de quelques particuliers. A l’aspect effrayant des bourreaux couvert de sang, il falloit un courage surnaturel pour ne pas succomber.

Plusieurs voix s’élèvent du milieu des spectateurs, et demandent grace pour madame de Lamballe. Un instant indécis, les assassins s’arrêtent; mais, bientôt après elle est frappée de plusieurs coups, elle tombe baignée dans son sang et expire.

Aussi-tôt on lui coupe la tête et les mamelles, son corps est ouvert, on lui arrache le cœur, sa tête est ensuite portée au bout d’une pique, et promenée dans Paris; à quelque distance on traînoit son corps.

Les tigres qui venoient de la déchirer ainsi, se sont donné le plaisir barbare d’aller au Temple, montrer sa tête et son cœur à Louis XVI et à sa famille.

Tout ce que la férocité peut produire de plus horrible et de plus froidement cruel, fut exercé sur madame de Lamballe.

Il est un fait que la pudeur laisse à peine d’expressions pour le décrire; mais je dois dire la vérité toute entière, et ne me permettre aucune omission. Lorsque madame de Lamballe fut mutilée de cent manières différentes, lorsque les assassins se furent partagé les morceaux sanglans de son corps, l’un de ces monstres lui coupa la partie virginale et s’en fit des moustaches, en présence des spectateurs saisis d’horreur et d’épouvante.

Je n’ai plus la force d’écrire. Ce que je puis attester, c’est que les âmes sensibles de la convention firent, pendant près de trois mois, les plus grands efforts pour la recherche et la poursuite de ces abominables assassins, et que cette motion fut constamment rejetée par les montagnards; et c’est pour échapper aux loix vengeresses, que dans la crainte des plus justes châtimens ils sont entrés dans la conspiration du 31 mai, s’imaginant qu’il suffiroit de tuer les humains, pour effacer la trace de leurs crimes.

Quand on songe que c’est sous cette constellation sanglante que commencèrent les travaux de la convention nationale, on doit honorer le courage de ceux qui acceptèrent ce fardeau. La très-grande majorité ne vouloit marcher que dans le sentiers de la justice et de la vertu. La révolution étoit décidée, le trône étoit abattu, une petite minorité dure, arrogante, inepte et féroce voulut révolutionner encore; et le dieu Marat fut mis en avant, et l’apôtre Robespierre, avec ses mains sèches et arides et des mouvemens convulsifs, se cramponna à la tribune, parla de ses vertus, et les partisans d’une démagogie forcenée prirent insolemment le titre de républicains, et firent passer les vrais républicains, les fondateurs de la république, les écrivains purs et généreux pour des fédéralistes; mot qu’ils inventèrent. A la seule vue de ces hommes nouveaux qui ôtoient à la révolution son caractère sacré, je publiai une lettre prophétique où j’annonçois tout à-la-fois leur horrible triomphe et leur chute éclatante. L’homme exagéré, l’insensé, le sophiste barbare firent taire le philosophe et l’homme d’état; et il faut avouer que le cabinet britannique sut bien choisir ses personnages.

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Les massacres de septembre, partie vingt-sept

Il y a des preuves accablantes que les responsables gouvernementaux, tant au niveau national que local, ont planifiées, organisées et participées aux massacres de septembre.1 Outre l’information donnée ci-dessus qui implique la culpabilité, on peut accéder à une multitude de sources qui ramènent aux détenteurs du pouvoir. D’abord, en regardant l’implication globale et, ensuite, les actes individuels, cela ne laisse aucun doute que les chefs du gouvernement étaient responsables des massacres de septembre.2

Les dirigeants nationaux et municipaux ont publiquement et sans vergogne sanctionnés les meurtres de masse. Le 3 septembre, la Commune de Paris a adressé une circulaire à travers la France exhortant l’imitation des massacres qui avaient commencés dans la capitale: «La Commune de Paris se hâte d’informer ses frères de tous les départemens qu’une partie des conspirateurs féroces détenus dans les prisons a été mise à mort par le peuple; actes de justice qui lui ont paru indispensables pour retenir, par la terreur, ces légions de traîtres cachés dans ses murs … et sans doute la nation entière … s’empressera d’adopter ce moyen si nécessaire de salut public».3 L’Assemblée nationale a donné son approbation le jour même: «La vengeance du Peuple contre les conspirateurs était juste».4

Puisque les dirigeants gouvernementaux étaient responsables des massacres5 et, par conséquent, les ont approuvés, ils n’ont rien fait pour arrêter les massacres et, en fait, ont cherché activement à faire en sorte que leurs plans ne seraient pas aller de travers.6 Ils avaient à leur disposition des milliers de soldats, mais ils ne leur ont jamais ordonné d’intervenir.7 En fait, les gardes nationaux, les policiers armés et les fédérés étaient parmi les participants les plus actifs dans les massacres.8 Plutôt que de tenter de mettre fin à la tuerie, la Commune a pris des mesures pour empêcher toute fuite. Dans la soirée du 2 septembre, elle a ordonné «les assemblées générales des sections à prendre tous les moyens possibles pour empêcher l’émigration par la rivière».9 Quand, au matin du 3 septembre, un membre de la Commune a annoncé qu’il avait entendu (à tort) que «les prisonniers de Bicêtre … se défendent contre ceux qui [étaient venus de les massacrer]», il a demandé «une force armée imposante pour les réduire le plus tôt possible».10 Lors de la séance du soir, ils ont annoncé «que la nouvelle d’une insurrection armée, de la part des prisonniers de Bicêtre, contre la garde nationale» était incorrecte.11

Notes:

1«Mais, lorsqu’un petit nombre d’individus s’est chargé d’égorger, au nom de la Nation entière; lorsque des Magistrats, des Sénateurs même sont restés presque muets spectateurs des massacres; lorsqu’ils n’ont pas employé toute leur autorité pour arrêter les scélérats teints de sang; il s’agit de savoir s’ils étaient comprimés par une force supérieure à leur pouvoir, ou bien s’ils étaient initiés eux-mêmes à ces épouvantables délits», Louis Marie Prudhomme, Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Révolution française, à dater du 24 août 1787 (Paris: Prudhomme, 1797), 88-89.

2«Le fait que les massacres récents à Paris étaient planifiés plusieurs jours auparavant, est confirmé par chaque compte rendu depuis …. Toutes les personnes soupçonnées d’aristocratie ont été enregistrées et envoyées en prison … car plusieurs savaient ce qui allait suivre. Cela a été considéré comme le plus sûr moyen de se débarrasser de ces gens», Times (Londres), le 14 septembre 1792; «une grande partie des prisonniers de cette maison [l’Abbaye] y avait été envoyé peu de jours avant, par ordre de l’Assemblée nationale, de la Municipalité et du comite central de surveillance de la Commune», Prudhomme, Histoire générale, 108; «cette bande d’assassins était aussi mesuré dans les meurtres qu’ils ont commis, qu’ils étaient avant sauvages et impatients», «Extrait d’une lettre privée de PARIS, datée du jeudi soir, dix heures, le 6 de ce mois», Times (Londres), le 10 septembre 1792.

3Philippe Buchez et Joseph Benjamin, ed., Histoire parlementaire de la révolution française, 40 vols. (Paris: Paulin, 1834-38), 17:432-433; Charles Elie de Ferrières, Mémoires du marquis de Ferrières, 3 vols. (Paris: Baudouin frères, 1822), 3:230-231; P.-A.-L. Maton de la Varenne, «Les crimes de Marat et des autres égorgeurs ou Ma Résurrection où l’on trouve non seulement la preuve que Marat et divers autres scélérats, membres des autorités publiques, ont provoqué tous les massacres des prisonniers, mais encore des matériaux pour l’histoire de la Révolution française», (Paris: 1795), Louis Léon Théodore Gosselin, ed., Les Massacres de Septembre (Paris: Perrin, 1907), 152; des massacres ont eu lieu dans toute la France en septembre, à Reims, Meaux, Versailles, Lyon, Caen, Gisors et Orléans, mais nulle part au même degré, Prudhomme, Histoire générale, 165, 170, 184, 189, 198, 208; Frédéric Bluche, Septembre 1792: logiques d’un massacre (Paris: R. Laffont, 1986), 103-106; article daté de Paris, le 10 septembre 1792, Vermont Gazette (Bennington, VT), le 30 novembre 1792; Marie Louise Victoire de La Rochejaquelein, Mémoires de madame la marquise de La Rochejaquelein (Paris: Baudouin frères, 1823), 26.

4«Séance du Lundi 3 [septembre]», Journal de Paris, s. d.

5«Les principaux membres de la commune, retirés à la mairie, dirigeaient les assassinats», Ferrières, Mémoires, 3:228.

6L’Hôtel de Ville, à l’époque, était situé dans le complexe du Palais de Justice dont la prison de la Conciergerie était une partie; donc, les massacres se déroulaient juste devant les fonctionnaires de la ville et ils n’ont rien fait pour les arrêter, Jean-Claude-Hipolite Méhée, «La verité toute entière sur les vrais acteurs de la journée du 2 septembre 1792», (Paris: 1794), Louis Léon Théodore Gosselin, ed., Les Massacres de Septembre (Paris: Perrin, 1907), 177; la Commune a voulu montrer sa compassion en ordonnant que tous les gens en prison pour dettes soient libérés», «Procès-verbaux», le 2 septembre 1792, M. F. Barrière, ed., Mémoires sur les journées de septembre 1792, (Paris: Firmin-Didot, 1881), 188; «Procès-verbaux», le 2 septembre 1792, Histoire parlementaire, 17:361; furent également élargies des différentes prisons quatre cent dix femmes, des criminels endurcies, qui, en raison de leur libération par la Commune, sont devenues acteurs dans les jeux révolutionnaires des Jacobins, Prudhomme, Histoire générale, 120.

7«Une force armée imposante eût été nécessaire et facile à trouver, si la Commune n’avait été la directrice de ce grand attentat», Prudhomme, Histoire générale, 104; François-Auguste de Frénilly, Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France (Paris: Plon-Nourrit, 1909),173; Ferrières, Mémoires, 3:229; «J’ai vu trois cents hommes armés faisant l’exercice dans le jardin du Luxembourg, à deux cents pas des prêtres que l’on massacrait dans la cour des Carmes: direz-vous qu’ils seraient restés immobiles si on leur eût donné l’ordre de marcher contre les assassins?», Mercier, «Nouveau Tableau de Paris», Mémoires sur les journées, xi-xii.

8Pendant que Jourdan rentrait chez lui aux petites heures le 3 septembre, il a vu un détachement de gardes nationaux postés à la porte et quand il a essayé de partir, ils lui ont dit qu’ils avaient reçu l’ordre du commandant du bataillon «de laisser entrer tous les hommes et de n’en laisser sortir aucun»; Jourdan leur a dit qu’il était«étonné qu’il vous ait donné de tels ordres sans en avoir parlé au comité», Antoine-Gabriel-Aimé Jourdan, «Déclaration du ancien président du district des petits-augustins et de la section des Quatre-Nations», M. F. Barrière, ed., Mémoires sur les journées de septembre 1792 (Paris: Firmin-Didot, 1881), 111-112; Ferrières, Mémoires, 3:229; Roch Ambroise Cucurron Sicard, «Relation adressée par M. L’abbé Sicard, instituteur des sourds et muets, à un de ses amis sur les dangers qu’il a courus les 2 et 3 septembre 1792», M. F. Barrière, ed., Mémoires sur les journées de septembre 1792 (Paris: Firmin-Didot, 1881), 76; Paysac de Fausse-Lendry, «Quelques-uns des Fruits amers de la révolution et une faible partie des journées des 2 et 3 septembre 1792», M. F. Barrière, ed., Mémoires sur les journées de septembre 1792 (Paris: Firmin-Didot, 1881), 57-58; Maton, «Les crimes de Marat», Gosselin, Les Massacres de Septembre, 139, 146.

9«Procès-verbaux», le 2 septembre 1792, Mémoires sur les journées, 191.

10«Procès-verbaux», le 3 septembre 1792, Mémoires sur les journées, 197.

11«Procès-verbaux», le 3 septembre 1792, Mémoires sur les journées, 203.

Traduit de l’anglais par Cali St. Just

Version anglaise Copyright 1999 Armand St. Just

Version française Copyright 2014 Armand St. Just et Cali St. Just

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Les massacres de septembre, bibliographie

Sources primaires

Journaux

Gazette of the United States (Philadelphia). Le 13 septembre 1792 au 28 novembre 1792.

Journal de Paris (Paris). s.d.

Maryland Gazette (Annapolis). Le 18 octobre 1792 au 27 janvier 1793.

Montreal Gazette(Montréal). Le 14 juin 1792 au 13 décembre 1792.

Orateur du peuple (Paris). s.d.

Père Duchesne (Paris). s.d.

Quebec Gazette (Québec). Le 15 octobre 1792.

Times (Londres). Le 25 juillet 1792 au 14 septembre 1792.

Vermont Gazette (Bennington, VT). Le 30 novembre 1792 au 7 décembre 1792.

Documents gouvernementaux

Buchez, Philippe, et Joseph Benjamin, ed. Histoire parlementaire de la révolution française, 40 vols. Paris: Paulin, 1834-38.

Autres sources imprimées

Alfieri, Vittorio. Mémoires, traduit anonyme, traduit révisé E. R. Vincent. London: Oxford University Press, 1961.

Bailly, Jean Sylvain. Mémoires de Bailly, 3 vols. Paris: Baudouin frères, 1821-22.

Barrière, M. F., ed. Mémoires sur les journées de septembre 1792. Paris: Firmin-Didot, 1881.

Bouillé, François Claude Amour, marquis de. Mémoires du marquis de Bouillé. Paris: Baudouin frères, 1821.

Campan, Jeanne Louise Henriette Genest. The Private Life of Marie Antoinette, 2 vols. New York: Brentanos, 1917.

Cléry, Jean Baptiste. Journal de J. B. Cléry, valet de chambre du roi. Paris: Jean de Bonnot, 1966.

Elliott, Grace Dalrymple. Journal of My Life during the French Revolution. London: Rodale Press, 1955.

Espinchal, Joseph Thomas Anne, comte d’. Journal of the Comte d’Espinchal during the Emigration. London: Chapman and Hall, Ltd., 1912.

Ferrières, Charles Elie, marquis de. Mémoires du marquis de Ferrières, 3 vols. Paris: Baudouin frères, 1822.

Frénilly, François-Auguste, marquis de. Souvenirs du baron de Frénilly, pair de France. Paris: Plon-Nourrit, 1909.

Gosselin, Louis Léon Théodore, ed. Les Massacres de Septembre. Paris: Perrin, 1907.

La Rochefoucauld, François Armand Frédéric, duc de. Souvenirs du 10 août 1792 et de l’armée de Bourbon. Paris: Calmann-Levy, 1929.

La Rochejaquelein, Marie Louise Victoire, marquise de. Mémoires de madame la marquise de La Rochejaquelein. Paris: Baudouin frères, 1823.

Marat, Jean Paul. Les Pamphlets de Marat. Paris: Charpentier, 1911.

__________. Marat dit l’Ami du Peuple: Collection Complète du Journal, 19 vols. Tokyo: Society for Reproduction of Rare Books, 1967.

Miles, William Augustus. The Correspondence of William Augustus Miles on the French Revolution 1789-1817, 2 vols. London: Longmans, Green, and Co., 1890.

Pasquier, Etienne-Denis, duc de. The Memoirs of Chancellor Pasquier 1767-1815, trans. Douglas Garmon. Cranbury, NJ: Farleigh Dickinson University Press, 1968.

Prudhomme, Louis Marie. Histoire générale et impartiale des erreurs, des fautes et des crimes commis pendant la Revolution française, à dater du 24 août 1787. Paris: Prudhomme, 1797.

Staël-Holstein, Anne Louise Germaine, baronne de. Oeuvres complètes de Mme la Baronne de Staël, 17 vols. Paris: Treuttel et Wurtz, 1820.

Tourzel, Louise Elisabeth Felicité, duchesse de. Mémoires de Madame la duchesse de Tourzel. Paris: Plon, 1883.

Weber, Joseph. Mémoires de Weber, concernant Marie-Antoinette, archiduchesse d’Autriche et reine de France et de Navarre. Paris: Baudouin frères, 1822.

Sources secondaires

Livres

Bluche, Frédéric. Septembre 1792: logiques d’un massacre. Paris: R. Laffont, 1986.

Ferrand, Antoine François Claude, comte de. Eloge historique de Madame Elisabeth de France, suivi de plusieurs lettres de cette princesse. Paris: V. Desenne, 1814.

Furneaux, Rupert. The Last Days of Marie Antoinette and Louis XVI. New York: Dorset Press, 1968.

Girault de Coursac, Paul, and Pierette Girault de Coursac. Septembre 1792: la mort organisée. Paris: F.-X. De Guibert, 1994.

Gosselin, Louis Léon Théodore. La captivité et la mort de Marie-Antoinette. Paris: Perrin, 1910.

__________. La révolution par ceux qui l’ont vue. Paris: B. Grasset, 1934.

__________. Paris révolutionnaire. Paris: Firmin-Didot, 1895.

Gottschalk, L. R. Jean-Paul Marat. A study in radicalism. New York: Greenburg, 1927.

Pichon, Francis. Histoire barbare des Français. Paris: Seghers, 1954.

Articles

Cobb, R. «Quelques documents sur les massacres de Septembre». Annales historiques de la Révolution française 138 (1955): 61-66.

Conein, Bernard. «Demiurges politiques et porte-paroles dans les massacres de Septembre (1792): les juges ‘improvisés’ dans les prisons de Paris». Les Intermédiaires culturels, Colloque, Aix-en-Provence 1978 (1981): 391-401.

Dauphin, Jean-Luc. «Les commissaires en mission de la première Terreur, Septembre 1792». Etudes villeneuviennes 14 (August 1990): 95-105.

Guès, André. «La terrorisme avant la Terreur». Itinéraires 170 (1973): 18-33.

__________. «L’origine des massacres de Septembre». Ecrits Paris 366 (1977): 85-90.

Termeau, Maurice. «Comment Joseph Trouillard, Curé de Notre-Dame de Sille-le-Guillaume, échappa aux massacres de septembre à Paris, en 1792». La Province du Maine (1976): 171-175.

Traduit de l’anglais par Cali St. Just

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